Manque classes, personnel enseignant et pédagogique insuffisant, précipitation, etc., les critiques fusent contre la réforme de l’éducation nationale en cours au Burkina. Entre les partisans et les adversaires, les arguments n’ont pas toujours permis au grand public de saisir les vrais enjeux du Continuum. Pourquoi une telle réforme qui remet tout en cause ? Quels sont ses objectifs ? Y a-t-on mis les moyens et humains pour garantir son succès ?
Eléments de réponse avec Kadiata Dicko, membre de l’équipe chargée de l’élaboration, du suivi évaluation et de l’expérimentation des nouveaux curricula au ministère de l’Education nationale et de l’alphabétisation.

Qu’est-ce qu’un curriculum /curricula et qu’entend t-on par continuum, un sujet qui agite le milieu éducatif burkinabè ?

Le curriculum est un ensemble d’éléments qui s’emboitent de façon harmonieuse pour permettre de réaliser un projet éducatif. Il est ancré dans les réalités historiques, sociales, politiques, économiques, religieuses, géographiques et culturelles d’un pays, d’une région ou d’une localité.
Les Curricula, c’est un programme d’étude, de formation d’enseignants, du contenu des manuels et de pilotage des systèmes. Quant au continuum, c’est un ensemble d’éléments mis de façon progressive ensemble, qui partent d’un point de départ pour atteindre un point culminant. La réforme qui est engagée part du préscolaire au post primaire pour faire un tout. La particularité de ces curricula, c’est qu’ils sont cohérents et harmonieux. Par exemple, on ne répète pas à B ce qui est enseigné à A, de sorte à former des sortants efficaces nantis d’un bagage assez intéressant.

Qu’est-ce qui justifie la mise en place du continuum et quels sont les objectifs visés ?

La mise en place du continuum est née d’une revendication sociale. Tout le monde se plaignait de la situation de ceux qui sortent du système éducatif. Les parents trouvent que les enfants ne peuvent pas s’intégrer dans le tissu social, les enseignants /encadreurs estiment que les programmes sont trop vastes ou trop ambitieux et inadaptés et qu’il s n’arrivent pas à achever. Quant aux élèves, ils n’arrivent pas à trouver du travail parce qu’ils ne sont pas assez compétitifs sur le marché du travail. A cela il faut ajouter l’incivisme au quotidien, d’où la nécessité de repenser le système ou le reformer.
L’objectif général de l’organisation en continuum est de rendre le système éducatif cohérent, plus fonctionnel et adapté aux besoins de développement socio- économique et culturel du Burkina. Le continuum vise à assurer une meilleure transition du primaire vers le post primaire tout en améliorant les indicateurs d’accès et de couverture des flux au niveau du post primaire. Par cette réforme, nous voulons aussi établir des passerelles entre le système formel et le sous système non formel, entre l’enseignement général, la formation technique et professionnelles et les offres de formations possibles. Enfin, le continuum vise à adopter des curricula adaptés et à opérationnaliser le principe de la gratuité et de l’obligation scolaire pour les enfants de 3 à 6 ans.

Quels sont les grands axes de la réforme curriculaire ?

La réforme en cours a introduit des thèmes émergents, à savoir, l’éducation environnementale, l’éducation civique et les Tics dans le souci d’être en phase avec les préoccupations actuelles. Il y a aussi le changement d’approche pédagogique parce qu’on passe de la Pédagogie par objectifs-Approche par les compétences (APO-APC) à l’Approche pédagogique intégratrice(API). Les deux premières ont montré leurs limites parce qu’elles ne permettaient pas à l’apprenant de s’intégrer dans le tissu social. En revanche, l’API est endogène, innovante et prend en compte les savoirs locaux ainsi que nos langues nationales. Cette approche prend en compte les éléments suivants : le socio constructivisme qui incite l’enfant à aller à la recherche des connaissances avec ses pairs. Il observe et tire des conclusions. Le paradigme de l’apprentissage est centré sur l’apprenant. Cela le responsabilise et le place au cœur du processus d’enseignement-apprentissage. Il y a aussi la contextualisation du processus d’enseignement/apprentissage qui consiste à la prise en compte des réalités proches du vécu quotidien de l’apprenant. Enfin, l’API établit des liens fonctionnels entre les savoirs théoriques et pratiques. L’enseignement sera désormais obligatoire et gratuit de 6 à 16 ans pour tous les enfants.

La réforme a suscité beaucoup de polémiques surtout chez les enseignants. Quel est l’état des lieux concernant le personnel et les infrastructures disponibles pour garantir le succès de la réforme ?

Le personnel enseignant ne répond pas aux besoins et les infrastructures sont insuffisantes. Jusqu’à présent, il y a des écoles sous paillottes un peu partout dans le pays !

Quelle devra être la place de l’éducation formelle et du bilingue ?

Le non formel et le bilingue sont pris en compte dans le continuum. Cela fait partie de nos orientations. La loi d’orientation de l’éducation du 30 Juillet 2007 dit que « les langues d’enseignement au Burkina sont le français et les langues nationales ». Parmi les langues nationales en expérimentation, il y a le Mooré, le Jula, le Fulduldé et le Gulmancema

Quel est le volume horaire et de travail dans cette nouvelle configuration ?

Pour prendre en compte les revendications des parents et des enseignants, la charge de travail et le volume horaire ont été allégés. Ainsi, au niveau du préscolaire et du primaire, le volume horaire passe de 961,5 heures par an à 770h désormais.
Dans le souci de mieux harmoniser les curricula de la petite section à la classe de troisième (3e), le calendrier scolaire est fixé du 1er octobre au 31 Mai au lieu de juillet pour le primaire et les cours seront dispensés de lundi à vendredi au lieu de lundi à samedi au primaire. Les programmes également ont été allégés.
Quel peut être le profil de celui qui sort du continuum ?
Le sortant du continuum éducatif doit être responsable et créatif, capable au terme de son programme, de réaliser correctement les activités liées à l’exercice d’une profession, à la poursuite des études secondaires générales, techniques ou professionnelles.

Quelles sont les régions en expérimentation ?

Le continuum est expérimenté dans six (6) régions à savoir le centre, le Plateau central, le Sahel, le Mouhoun, l’Est et les Hauts-Bassins. Les résultats du suivi nous nous permettrons de tirer les enseignements pertinents pour éventuellement apporter des corrections.

Quel sera le système d’évaluation et les différentes certifications proposée pour cette reforme ?

C’est trop tôt pour répondre à cette question, mais nous voulons que l’apprenant passe du CP1 à la 3ème sans avoir à passer le Certificat d’études primaires et élémentaires (CEPE) comme c’est le cas actuellement. La principale certification sera le Brevet d’étude du premier cycle (BEPC) en classe de 3ème. Ce qui est sûr, pour passer d’une classe à une autre, il y aura une évaluation et une attestation de niveau pour la classe de CM2 sera délivrée à l’élève.

A terme, combien devra coûter cette réforme à l’Etat burkinabé ?

Le coût de la réforme est estimé à environ 10 milliards de FCFA, sans compter le coût des manuels scolaires.

Avez-vous un message à lancer pour la réussite de cette reforme ?

Je souhaite insister sur une chose : Cette réforme vient en réponse à des revendications sociales. Pour qu’elle soit une réussite, il fallait s’entourer d’experts. Nous avons fait appel à deux experts internationaux du Canada et un expert national. C’est vous dire donc que c’est un programme cohérent sur le plan vertical, mais seule l’expérimentation nous permettra de tirer des leçons pertinentes.
C’est pourquoi nous demandons l’appui de la population et surtout de la presse afin qu’elle soit notre relais pour mieux faire comprendre les enjeux de cette réforme.
Le continuum n’est pas seulement le transfert du post primaire au préscolaire et au primaire. C’est tout un ensemble d’éléments qui s’emboitent et qui concourent à la réussite d’un projet éducatif. Que l’on ne prenne pas l’ombre pour la proie !

Propos recueillis par Joachim Vokouma
Kaceto.net

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