Le monde contemporain laisse voir que la civilisation occidentale domine l’humanité. Les européens ont pu, en effet, imposé, aux autres peuples, leur manière de se gouverner, leur science, leur technique. Cependant, une telle domination des sociétés héritières d’Athènes et de Rome antiques concerne-t-elle le domaine de la pensée philosophique ?

A cette question, les Européens d’une certaines obédiences répondent par l’affirmative. Pour eux, c’est l’Europe qui a apporté, au reste du monde, la philosophie. Cette opinion n’est-elle vraiment pas discutable ? Les européens ont-ils historiquement eu le monopole de l’émergence de la pensée philosophique ? Autrement dit, la philosophie est-elle une invention exclusivement européenne ?
Pour les Européens, la raison ne s’est développée qu’en Europe. Elle est hellène et a pris son envol en Grèce avant d’atteindre son apothéose au siècle des Lumières.
Dans son parcours européen, la raison a donné naissance à la philosophie et à la science. Les Européens estiment alors que se sont eux qui ont exporté les fruits de la raison aux autres peuples restés dans l’obscurantisme. Ainsi, le philosophe Condorcet pensait, au dix-huitième siècle, que le rôle de la colonisation était d’apporter la Lumière aux peuples sans Lumière, sans raison, sans science. L’Allemand Hegel, grand spéculateur sur les manifestations de la Raison sur terre, s’est alors chargé, au dix-neuvième siècle, de la large diffusion de cette perception européocentrique de la pensée rationnelle.
De façon plus précise et pour les Européens d’une certaine époque, la démarche philosophique est la conséquence du développement de la raison en Grèce antique. Pour eux, c’est en Europe qu’on voit naître l’esprit de curiosité qui conduit à l’éclosion de la philosophie chez Socrate ; la philosophie, de ce point de vue, est originellement grecque ; elle est donc européenne de naissance ! D’ailleurs, partout dans le monde, elle ne porte qu’un seul nom, celui que Pythagore lui donna : « philosophia ».
L’histoire de la philosophie confirme cette sorte de monopole des Européens sur la pensée rationnelle. En effet, de Socrate à Jean-Paul Sartre en passant par René Descartes, on ne rencontre dans cette histoire constituée par les intellectuel(les) d’Europe, que des penseurs européens. De même, toutes les grandes doctrines philosophiques passent pour avoir été développées par des philosophes grecques, romains ou tout simplement européens. En fait, l’histoire de la philosophie, c’est l’histoire de la pensée européenne ; elle exclut la pensée de tous les autres peuples, qui n’ont rien donné à l’humanité, comme le clame scandaleusement Gaxotte, cité par Joseph Ki-Zerbo. Ce fameux Gaxotte, parlant des peuples africains, précise sa pensée ainsi : « Ils n’ont rien produit, ni Euclide, ni Aristide, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. »
Ainsi, pour une certaine opinion européenne, la philosophie est exclusivement occidentale. Mais peut-on résumer la philosophie à cette conception européenne ? Dans un sens plus large, n’est-elle pas quelque chose que l’on rencontre chez tous les peuples ?
La raison est universelle. Elle est portée par l’Homo-Sapiens partout où celui-ci est apparu. Or, l’Homo-Sapiens n’est pas apparu qu’en Europe. Toutes les sociétés ont dépassé, de loin, les âges primitifs. Il n’est par exemple pas possible de bâtir d’énormes civilisations comme celles d’Égypte et de Nubie, celles Aztèques et Incas, sans un exercice sophistiqué de la raison. Il n’est pas possible de bâtir les pyramides d’Égypte et de maîtriser les crus du Nil, sans un esprit hautement logique et une géométrie aux précisions très pointues. C’est d’ailleurs en Egypte que les pythagoriciens allaient se former !
Par ailleurs, la philosophie ne peut pas être réduite au modèle grecque de Pythagore et de Socrate : elle ne se définit pas forcément comme une démarche individuelle de l’esprit incarné vers des valeurs rationnelles et absolues. Au-delà de ce modèle, on peut constater que tous les peuples ont leur conception du monde. Tout peuple à un ensemble d’idées qui explique le monde, oriente la vie. Cette pensée est généralement dans les cosmogonies et les mythes ; c’est elle qui dit aux Hommes d’où ils viennent, qui ils sont et où ils vont.

Par ailleurs, si la philosophie est quête de la sagesse, et que la sagesse est l’art de vivre, on peut en déduire que tous les peuples ont acquis la philosophie. En effet, tout peuple à son savoir de l’être, son art individuel et collectif de vie, son savoir-être au monde. Tout peuple a sa sagesse, qu’il conserve sous formes de proverbes, de maximes et d’enseignements moraux. Les Européens ne sont donc pas les seuls à savoir vivre ; il existe aussi une sagesse San, une sagesse bantou, une sagesse chinoise, une sagesse arabe, comme il existe une sagesse grecque ou une sagesse romaine.
En somme, on peut retenir que c’est arbitrairement que les Européens s’attribuent le monopole de la philosophie. En réalité chaque peuple a sa philosophie, son savoir et son savoir-être. Mais, comment comprendre que, malgré tout, la pensée occidentale se soit si facilement imposée aux autres peuples ?
L’un des avantages de la pensée occidentale est qu’elle est écrite ; sous cette forme, elle se conserve et se transmet plus commodément dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace, elle circule mieux. Par exemple, un livre voyage sans son auteur ; il peut aller dans plusieurs directions en même temps, parce qu’il existe en plusieurs exemplaires. C’est avec ses livres que l’Europe a ensemencé sa philosophie dans toutes les contrées du monde. Dans le temps aussi, le livre conserve, pendant des siècles, la pensée d’un auteur, bien souvent à l’abris des censeurs de tous les types. Par exemple, il existe encore, au XXIe siècle, un nombre indéfini de « la République » de Platon le grec qui a été écrite il y a au moins XXV siècles.
D’autre part, la philosophie européenne se distingue par son caractère individualiste. Dans les autres civilisations, la philosophie se présente comme une pensée collective, une vision partagée du monde. Par exemple, les mythes et les cosmogonies d’Afrique sont généralement d’ordre tribal. Dans cette situation, l’individu ne dispose d’aucune liberté de penser ; sa vérité, c’est la vérité de son groupe ; sa sagesse, c’est la sagesse ancestrale. La pensée européenne va profiter de cette faille pour conquérir l’esprit des individus colonisés. Dans ce processus, l’école, on le sait, a joué le rôle le plus important. C’est à l’école que le petit africain, à l’image de Samba Diallo de Cheick Hamidou Kane, apprend la pensée européenne ; c’est là aussi qu’il apprend le savoir-vivre européen. À l’arrivée, il devient un africain assimilé à la pensée et au mode de vie européens ; il devient un Bambara, un Ashanti, un Moaga, un Bamiléké métamorphosé en petit latiniste qui trouve ses repères à la Sorbonne, à Oxford où ailleurs dans le monde universitaire des héritiers de Descartes.
Au bilan, il faut bien retenir que la diversité des civilisations dans l’histoire correspond aussi à une pluralité de mode de penser. Les modes d’appréhension du réel des peuples non européens, s’ils n’avaient pas été court-circuités par le fait colonial, auraient pu tous évoluer vers cet état de l’esprit où le rationnel domine la production intellectuelle. La rationalité est d’essence universelle. La raison n’est ni hellène, ni chrétienne, ni païenne ; elle est tout simplement humaine.
Excellente suite de baccalauréat 2019 à tous les jeunes burkinabé candidats à cette session de juin. Ne paniquez surtout pas à la lecture du présent texte ; il n’est pas un corrigé d’un des sujets qui vous ont été proposés dans l’épreuve de philosophie.

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie
Kaceto.net

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