Le Burkina Faso a décidé de la création du Centre national d’études stratégiques en défense et sécurité (CNESDS). C’est une initiative salutaire car dans ce pays, de nombreuses personnes sont parfois friandes des incantations et procès en sorcellerie que des réflexions structurantes. Dans un contexte où le terrorisme se présente comme une réelle menace, la nécessité s’impose pour le Burkina Faso de disposer d’une structure avant-gardiste. Mais attention. Cette structure ne doit pas venir s’ajouter à la panoplie des institutions budgétivores sans réelle emprise sur le cours des événements. Elle est stratégique. Elle doit donc pouvoir fonctionner pleinement et être utile en tous points de vue.

C’est acté depuis le conseil des ministres du 11 octobre 2019. Le Burkina Faso se dotera d’un Centre national d’études stratégiques en défense et sécurité (CNESDS). Selon le gouvernement, ce centre « a pour vocation de traiter des problématiques liées aux questions de défense et de sécurité au niveau national et international ».
La structure est appelée à apporter son expertise sur des questions d’ordre stratégique au plan national et international. Il n’en fallait pas plus pour que certains y voient une piètre récupération du centre d’études stratégiques en défense et sécurité (CESDS) que le colonel Auguste Denise Barry, ministre de la sécurité sous la transition avait créé en 2016 dans le but de « relever les défis sécuritaires qui se posent au continent africain en général et au Burkina Faso en particulier ».
C’est un raccourci très dangereux car les questions de défense et de sécurité relèvent des missions régaliennes de l’Etat. Un privé qui veut s’y aventurer, doit travailler en étroite connexion avec les pouvoirs publics pour éviter la divulgation de certaines informations sensibles qui pourraient tomber entre de mauvaises mains.
Au Sénégal par exemple, le Centre des hautes études de défense et de sécurité (CHEDS) est directement rattaché à la Présidence de la République. La côte d’Ivoire a lancé l’Institut d’Etudes Stratégiques et de Défense (IESD) depuis 2013. La structure est rattachée au ministère de la Défense. Le pays vient aussi de se doter récemment d’une école de guerre. Si le colonel Barry a le mérite d’avoir pensé à une telle structure dès 2016, il faut toutefois se garder de penser qu’il est le détenteur attitré des solutions aux problèmes sécuritaires du pays. Le Burkina Faso regorge de nombreuses éminences grises en matière de sécurité et de défense. L’histoire des nations est dynamique. Au regard du contexte et des réalités que le pays vit actuellement, une telle structure devait nécessairement naître.

Définir une doctrine de défense

En réalité, à travers le centre national d’études stratégiques en défense et sécurité, le Burkina Faso qui était à la traîne, ne fait donc qu’emboiter le pas des grandes nations. En effet, les centres d’études en défense et sécurité fournissent aux décideurs publics et privés ainsi qu’au grand public les clefs de compréhension des rapports de force et des modes de conflictualité contemporains et à venir. Le Burkina Faso est aujourd’hui exposé à un spectre de menaces élargi, allant des conflits communautaires au terrorisme. Cette perspective exige une réflexion renouvelée, tant sur les stratégies de prévention des conflits (lutte contre la radicalisation, non-prolifération, maîtrise des armements, dissuasion, etc.) que sur les modalités de remontée en puissance budgétaire et capacitaire de l’appareil militaire. Cette ambition nationale a vocation à s’articuler autour de partenariats repensés. Dans le paysage des think tanks, ces centres constituent des pôles de recherche et d’influence sur le débat de défense nationale et internationale. Ils interviennent sur plusieurs axes de recherche parmi lesquels la défense, la sécurité intérieure, l’anticipation des conflits futurs. La recherche sur la défense associe directement civils et militaires au sein d’une structure mixte dédiée à renouveler les approches traditionnelles des questions de défense et à stimuler le débat stratégique à travers une recherche innovante et indépendante.
En associant ainsi des profils académiques à des expériences opérationnelles, cette approche permet d’assurer le pluralisme des perspectives et des méthodes tout en garantissant l’indépendance de la production. La caractéristique des travaux de recherche sur la défense est de se situer à la charnière du « politico-stratégique » et du « technico-opérationnel ». Aujourd’hui, le Burkina Faso doit nécessairement se définir une doctrine de défense alliant dissuasion, protection, prévention et intervention. Le CNESDS doit aider à conceptualiser cette doctrine et à l’opérationnaliser.

Anticiper les menaces, éclairer les décisions

L’objectif de la composante « sécurité intérieure » est d’étudier plus spécifiquement les processus de radicalisation (rôle des réseaux sociaux comme outils de radicalisation idéologique et de mobilisation informelle, apparition de nouvelles formes de contestation violente,) le terrorisme (évolution des groupes terroristes, menaces physiques et cybernétiques, adaptation des dispositifs de prévention et de répression), les risques technologiques et sanitaires (dispositifs d’alerte précoce, pandémies). Connaissance et anticipation, incluant le renseignement sont les maîtres mots de cette composante.
La réflexion sur les conflits futurs se fait généralement en lien avec les états- majors d’armée. Il s’agit de permettre aux armées d’avoir un éclairage prospectif sur l’évolution de l’environnement conflictuel et ses conséquences sur les structures de force dans les années à venir, formuler des recommandations permettant d’adapter tout ou partie de leurs capacités dans le cadre d’une analyse pluridisciplinaire.
Les enjeux et défis ainsi présentés nous renseignent sur l’importance d’une structure comme le CNESDS. Elle vient combler un grand vide juridique au Burkina Faso. Le pays ne peut se jeter à corps perdu dans le combat contre un phénomène qu’il n a pas pris le temps de connaitre et d’étudier de fond en comble. C’est se battre contre des moulins à vent.
En attendant d’être davantage situé sur les prérogatives et l’organisation concrète du CNESDS, il est important de faire remarquer que le terrorisme est une menace de long terme. Rien ne permet de prédire qu’il disparaîtra au cours de la prochaine décennie. Il s’agit donc d’une menace présente pour longtemps encore. Il est essentiel pour le Burkina Faso d’intégrer cette temporalité. Pour mémoire, les Britanniques luttent contre l’IRA depuis 1916 et n’en sont venus à bout que récemment, l’insurrection marxiste des FARC en Colombie dure depuis un demi-siècle. Al-Qaïda a déclaré la guerre aux États-Unis en 1996. En dépit des moyens considérables mis en oeuvre par les USA et leurs alliés, ce mouvement n’a pas disparu. Au contraire, la lutte a donné lieu à un accroissement sans précédent d’individus et de groupes terroristes partout dans le monde. Au Burkina Faso, le CNESDS n’aura certainement pas le remède miracle. Mais son apport à la réflexion et à la décision sur les questions de défense et de sécurité devra être déterminant. Cette structure devra travailler en parfaite intelligence avec les entités déjà existantes en développant une collaboration particulière avec l’Agence Nationale de Renseignement (ANR). Les défis en matière de sécurité et de défense sont immenses. Mais ils ne sont guère insurmontables si chaque acteur joue pleinement sa partition. Le CNESDS est attendu au pied du mur. Les résultats devront être à la hauteur des défis auxquels le pays est confronté en matière de défense et de sécurité.

Jérémie Yisso BATIONO
Enseignant chercheur
Ouagadougou

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