Malgré le scepticisme suscité par l’annonce de sa décision, il y a quelques mois, le président nigérien Mahamadou Issoufou a confirmé qu’il ne serait pas candidat pour les élections présidentielles de 2021. Pour lui, il est temps de laisser au successeur qu’il a adoubé depuis plusieurs semaines maintenant, un pays pour lequel il a beaucoup donné. Seulement, à l’approche du départ, des chiffres encourageants sur le plan économique, ne semblent pas suffire aux Nigériens.

Mahamadou Issoufou ne se présentera pas aux élections présidentielles de 2021. Il le clame à qui veut l’entendre, depuis 2011 en fait, lors de sa première élection. Durant la campagne, il annonçait déjà ne vouloir bénéficier que des deux mandats potentiels offerts par la constitution. Seulement, si 8 ans plus tard, il tient promesse, ce ne sont pas pour autant des applaudissements qui l’accompagnent sur le chemin de la sortie. Pour beaucoup, il aurait dû faire plus d’efforts, sur le plan économique, mais surtout sur le plan de la souveraineté nationale.

Pourtant, économiquement, le président sortant laisse le pays dans un bien meilleur état qu’il ne l’a trouvé en 2011. D’un autre côté, au vu de la situation sécuritaire de la région, a-t-il réellement eu la possibilité de faire sans la communauté internationale, son principal recours financier face aux terroristes ? Au moment de partir, malgré tous ses efforts, Mahamadou Issoufou est bien moins populaire que lors de son arrivée au pouvoir.

Une cassure très complexe

Passée de l’amour fusionnel du début de son premier mandat à une véritable guerre de tranchée durant la période de la fronde sociale, la relation entre Mahamadou Issoufou et les Nigériens est particulière. Alors que le chef d’Etat a réussi à redonner des couleurs au pays sur le plan économique (6% de croissance en moyenne entre 2011 et 2018), sa côte de popularité a fortement baissé sur la période. Pour Sandrine Gaingne, journaliste de l’Agence Ecofin, qui couvre le Niger, « le président est très critiqué entre autres parce qu’il entretient de bons rapports avec les Français. Les Nigériens reconnaissent que c’est un grand travailleur, un véritable bâtisseur, quelqu’un qui ne recule devant aucune difficulté, seulement, ils estiment qu’il brade les ressources du pays aux Français, notamment l’uranium ».

Pourtant, en 2017, le gouvernement nigérien s’était montré très ferme avec le français Areva, impliqué dans un scandale de vente d’uranium datant de 2011. En plus, avec la tendance à la chute des coûts du métal, le secteur n’est pas souvent rentable. En réalité, l’autre principal reproche de la population nigérienne concerne la loi des finances de 2018 ; celle qui a fait descendre les Nigériens dans les rues. Pour la population, le texte qui augmente le prix de nombreux produits de première nécessité et plafonne les salaires des fonctionnaires à 33,2 % du budget de l’État est perçu comme un véritable coup de gourdin. Pour le président, c’est plutôt un sacrifice nécessaire. « Au Niger, nous avons une assiette fiscale de 16 %. En France, elle est de 44%. Cette loi des finances est loin d’être antisociale. Nous voulons régler les problèmes des Nigériens, mais pour ça, il nous faut des ressources. Aussi, la part du budget nigérien financée par l’extérieur était trop élevée. A une époque, elle était de 60%. Nous voulons être indépendants et je pense que l’énorme majorité du peuple l’a compris. Maintenant, dans un pays, on ne peut pas avoir l’unanimité », assure Mahamadou Issouffou.

Seulement, la population, elle, ne veut rien entendre et bat le macadam pendant plusieurs jours. Elle ne prend peut-être pas en compte la situation sécuritaire du pays. Sous la pression des terroristes aux frontières libyenne, malienne et nigériane, le Niger ne doit sa tranquillité relative qu’aux importants moyens fournis à l’armée.
« Cela nous coûte des milliards, mais nous savons que c’est le prix à payer. Personne ne se plaint que la défense du territoire capte les ressources. Notre pays bénéficie d’une relative sécurité, nous le devons à la coopération internationale et, surtout, aux moyens », explique Kalla Moutari, le ministre de la DSéfense.

Les moyens, viennent pour la plupart de la communauté internationale qui, elle, apprécie beaucoup le président nigérien. Ce dernier a donc tout intérêt à rester dans les bonnes grâces de ceux qui financent la sécurité de son pays. Seulement, sa population veut l’indépendance, mais aussi une économie plus forte. L’équation est compliqué avec les cellules terroristes qui poussent au niveau des frontières… Finalement, Mahamadou Issoufou ne semblait pas vraiment avoir beaucoup de choix. En plus, un élément fait que la situation risque d’empirer avec le temps : la démographie. « Au rythme actuel, notre population va doubler tous les dix-huit ans. Ce n’est pas gérable », a affirmé le chef de l’État nigérien dans une interview.
Conspué par une partie de son peuple malgré un bilan économique respectable dans le contexte nigérien, Mahamadou Issoufou a certainement dû regretter, une fois ou deux au moins, la période où il était de l’autre côté, dans le camp de l’opposition.

L’ingénieur qui voulait devenir président

Il y a quelques années, personne n’aurait imaginé Mahamadou Issoufou occuper le fauteuil présidentiel. Il faut dire que l’homme a été, durant de nombreuses années, le visage de l’opposition. Né en 1952 à Dandadji, le jeune Haoussa grandit et étudie au Niger. Il y obtient notamment une licence de mathématiques de l’université de Niamey, en 1975, avant de partir pour la France. Il y poursuit ses études à l’Université des Sciences et Techniques du Languedoc, de Montpellier, de 1975 à 1976, ensuite à l’université Paris VI, de 1976 à 1977, puis à l’École nationale supérieure des mines de Saint-Étienne, de 1977 à 1979. Il cumule donc une maîtrise en mathématiques et applications fondamentales, un diplôme d’études approfondies de probabilités et statistique et un diplôme d’ingénieur civil des mines.
De retour au Niger, Mahamadou Issoufou est nommé, en 1980, directeur national des mines au ministère des mines et de l’industrie. Il occupe ce poste jusqu’en 1985, année à partir de laquelle il occupera successivement les postes de secrétaire général, directeur des exploitations puis directeur technique de la Société des mines de l’Aïr. Mais en 1991, attiré par les sirènes de la politique, le Nigérien démissionne. Il crée, avec plusieurs de ses anciens compagnons des mouvements estudiantins, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya).
Candidat de son parti, il arrive 3e, aux élections de 1992, derrière Mamadou Tandja et Mahamane Ousmane. Finalement, grâce à une alliance de son parti ayant permis à Mahamane Ousmane de briguer la présidence, Mahamadou Issoufou est nommé Premier ministre. Mais assez vite, l’alliance de son parti avec la majorité présidentielle prend du plomb dans l’aile. L’ancien directeur national des mines démissionne de la primature le 28 septembre 1994. Les élections législatives anticipées de 1995 le portent à la présidence de l’Assemblée nationale, jusqu’au coup d’État militaire d’Ibrahim Baré Maïnassara en janvier 1996. Trois ans plus tard, ce dernier périra par cette l’épée qu’il a brandie, dans un autre putsch. Suivront les élections de 1999. Mais, alors que Mahamadou Issoufou croit l’heure de son accession à la magistrature suprême arrivée, l’ancien président de l’Assemblée nationale fera grise mine. Il est battu au deuxième tour de l’élection par Mamadou Tandja.

Devenu chef de file de l’opposition, il est élu député, jusqu’en 2009, lorsque le président dissout l’Assemblée nationale. Mais Tandja veut rester au pouvoir, alors que ses deux mandats constitutionnels sont achevés. Mahamadou Issoufou dirige alors le front pour la restauration de la démocratie regroupant les forces démocratiques et les centrales syndicales nigériennes opposées à Mamadou Tandja. Finalement, le président est renversé le 18 février 2010 par l’armée, qui rend le pouvoir aux civils en 2011. Cette année-là, Mahamadou Issoufou tient son graal. Il est élu président. Il sera réélu en 2016, au terme d’une élection boycottée par l’opposition. Aujourd’hui, même s’il annonce son intention de quitter la tête du pays, qu’il laisse avec une croissance économique que le FMI estime pouvoir se maintenir aux alentours des 7% pour les 5 prochaines années, le président ne peut plus compter que sur ses proches.

Une personnalité décriée par tous hors de son parti

« Je l’ai bien aidé à arriver à la présidence mais nous n’avons pas gouverné ensemble : nous avons cohabité. Il tenait le pouvoir exécutif et moi je présidais l’Assemblée nationale. Ensuite, il a voulu m’affaiblir en faisant un remaniement qui chassait du gouvernement tous mes partisans. Il a choisi, sans me consulter, des adhérents de mon parti pour les remplacer. Il voulait créer des dissidents à l’intérieur de ma formation, comme il l’a fait pour d’autres partis. Ce n‘est pas très démocratique. » Pour Hama Amadou, partenaire puis principal opposant de Mahamadou Issifou, le président nigérien est « tout sauf un exemple de démocratie ». Pour lui, « le pays tient parce que les Nigériens subissent en silence toutes les mesures vexatoires et la dictature de Mahamadou Issoufou. C’est une poudrière sociale ».
Dans le camp du président, on ne comprend pas réellement pourquoi certains opposants évoquent une dictature. « Le président Issoufou a dépénalisé le délit de presse. Il est le premier chef d’Etat à appliquer, peut-être même est-il le seul à l’avoir signé, le protocole de la Montagne de la Table. C’est un texte parrainé par un collectif international pour la défense de la liberté de presse dans lequel il s’est engagé sur l’honneur à ne jamais poursuivre un journaliste en justice. Traiter Issoufou de « dictateur », ça veut dire qu’on banalise outrageusement ce mot terrible », assure Mohamed Bazoum, ancien ministre des affaires étrangères, président du parti au pouvoir et dauphin désigné du sortant.
Alors qu’il veut devenir le premier président à offrir une alternance pacifique au pays, en 2021, Mahamadou Issoufou continue de se battre pour réaliser son programme, en attendant l’heure fatidique. Le tout, en espérant toujours reconquérir le cœur de son peuple, d’ici-là.

Servan Ahougnon
ECOFIN

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