Comment le secteur informel qui occupe plus de 90% de la population burkinabè résiste face à la crise sécuritaire qui frappe notre pays depuis 2016 et qui impacte négativement les activités économiques ?
Eléments de réponse avec Salifou Nikièma, président depuis 2019 du Conseil national de l’économie informelle (CNEI), une structure faîtière qui regroupe plus de 1000 associations avec une forte présente de femmes

Quelles sont les activités reconnues comme relevant de l’économie informelle ?

Selon le Bureau international du travail (BIT), le secteur informel comprend principalement les acteurs dans l’agro-sylvo-pastoralisme, les services, les activités de transformations des produits agricoles, le petit commerce et l’artisanat. Les acteurs de l’économie informelle sont organisés en associations, lesquelles se sont rassemblées pour créer une faitière qui est le Conseil national de l’économie informelle (CNEI) dont je suis le président. Le Conseil comprend plus de 1000 associations membres, c’est dire que nous sommes très nombreux, mais malheureusement nous ne sommes pas bien c afin de peser sur les grands choix économiques et obtenir des financements adaptés à nos activités. Je dois dire qu’actuellement, ça ne va pas du tout dans le secteur informel et nous travaillons jour et nuit pour tenir debout dans le pays

Quelles sont les conséquences de la crise sécuritaire sur les activités du secteur informel ?

Pour vous dire vrai, ce sont les acteurs de l’économie informelle qui sont les plus touchés par la crise sécuritaire parce qu’ils sont les plus Si on regarde dans les provinces et les régions, dès que les terroristes arrivent, les gens fuient et tous ceux qui avaient une petite activité sont obligés de d’abandonner leurs outils de travail. Ils deviennent des Personnes déplacées internes (PDI) et réduits à survivre grâce à la solidarité nationale et internationale. Vous savez que les petits artisans et commerçants s’approvisionnent dans les grandes villes, mais actuellement à Dori ou Ouahigouya par exemple, nos camarades qui exerçaient dans les localités environnantes s’y sont réfugiés, devenant une charge pour les parents ou amis.
Dans les grands pays, quand il y a une crise, on prend des mesures pour relancer l’économie ; nous devons aussi mener la guerre économique si on veut sortir de cette situation difficile car actuellement, dans nos bureaux régionaux, les camarades font ce qu’ils peuvent faire pour tenir les deux bouts. Vous-mêmes vous voyez, tu avais des problèmes et du jour au lendemain tu reçois des gens chez toi. Tu es obligé de donner le peu que tu avais parce que tu vois bien qu’il est plus dans le besoin que toi. Tout ça pour dire que ça ne va pas. Pis, beaucoup de nos membres, surtout nos mamans ont pris des crédits auprès des organismes de micro-crédits et ont actuellement des soucis pour respecter leurs engagements. Or, dans les affaires, si tu ne peux pas respecter tes engagements, tu ne peux pas réussir. Dans le petit commerce, certains viennent prendre les marchandises à crédits, vont vendre et reviennent rembourser et en reprennent. Il se trouve que le fournisseur a lui-même des soucis et ça grippe toute la chaine du commerce. Ce qui nous arrive, c’est comme une maladie des yeux et non de ventre, tout le monde voit.

Que fait justement le CNEI pour soutenir ses membres dans cette situation difficile ?

Nous leur disons de tout faire pour tenir leurs engagements et on se démène pour leur trouver des formations pour renforcer leurs capacités. Nous venons d’ailleurs de former 400 femmes pour gérer les prêts de petits crédits. Reste que la situation nationale n’est pas facile. Si à la fin de la journée, quelqu’un n’a gagné que 1000 F au marché, qu’il doit rembourser ses crédits et en même temps donner l’argent de popote, vous voyez bien qu’il va d’abord dépanner sa famille avant de voir le reste. Ce n’est pas la faute à personne, mais c’est la situation qui est difficile.
Aucun secteur de l’économie informelle n’est épargné et sachant que l’économie fonctionne comme une chaine, si ça ne va dans un côté, ça impacte tous les autres côtés. Les associations de taxis qui sont membres de notre faitière nous le disent. Avant, ils tournaient bien avec les étrangers qui venaient nombreux dans notre pays. Mais actuellement, même si le taxi t’appartient, c’est difficile de faire face aux frais de réparation avec en plus le carburant qui est cher. Et pour celui qui doit remettre un montant par jour au propriétaire du taxi, c’est la catastrophe surtout si ce dernier n’est pas compréhensif.
Suite à l’incendie qui a ravagé le marché Sankaryaré, nous avons plaidé auprès du gouvernement pour que des mesures urgentes soient prises pour aider les victimes qui ont perdu beaucoup d’argent et de marchandises. Je peux vous dire qu’à l’heure actuelle, il y a des gens qui sont en train de devenir des mendiants.
La solidarité entre nous permet à certains d’avoir quelque chose, mais si tout le monde devient mendiant, comment allons-nous nous en sortir ? Mais nous avons foi que demain sera mieux qu’aujourd’hui

Quelles sont les mesures que le gouvernement pourrait prendre pour vous soutenir ?

Depuis longtemps, nous dénonçons le non-respect de la réglementation du commerce dans notre pays. Les textes qui sont excellents existent, mais ne sont pas appliqués et il faut nous impliquer pour corriger ça au lieu de tout confier aux seuls techniciens.
Par exemple, dans les organismes de micro-finances, les taux des crédits sont trop élevés puisque ça dépasse parfois 20% ! Je ne parle pas des mécanismes créés par l’Etat qui n’ont en réalité pas de fonds, mais des organisations qui ont pour cibles les petits commerçants et les artisans. Si tu es une femme, est-ce que tu peux demander à ton mari de te donner le Permis urbain d’habiter (PUH) pour la garantie ? C’est pareil si tu dors encore chez tes parents. Donc il nous des banques de développement comme au Rwanda et en Chine pour relancer l’économie dans tous ses segments au lieu que l’accompagnement de l’Etat ne profite qu’aux grands patrons. Chez nous au CNEI où les femmes sont plus nombreuses que les hommes, elles sont sincères, honnêtes et remboursent mieux et donnent de bons résultats que les hommes. Mais les crédits vont seulement de 100 à 500 000 F CFA au maximum. Si elles pouvaient obtenir plus, la vraie pauvreté va diminuer dans notre pays car elles s’occupent de la santé, de l’école, de la nourriture de la famille. Pourquoi donner 20 millions de FCFA à un homme alors qu’avec cette somme, on peut financer des milliers de femmes ?
Sur le non-respect de la réglementation en matière de commerce, il n’y a pas de sanctions contre les contrevenants comme c’est fait au Mali où un petit commerçant peut devenir grand en cinq ans. Les textes sont clairs : un grossiste ne peut pas vendre en demi gros et un demi-grossiste ne peut pas faire du détail. Sur le terrain, personne ne respecte ça et les grossistes font du détail et certains font du tout et à cause de cette concurrence déloyale, les petits commerçants ne peuvent pas émerger. Ca doit cesser et l’autorité doit assumer pleinement ses responsabilités car pour l’instant, on ne voit rien.

Propos recueillis par Joachim Vokouma
Kaceto.net