C’est un mandat d’une extrême sensibilité qui a été confié par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, la CEDEAO, au Chef de l’Etat burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré : tenter de trouver une issue favorable à la crise consécutive à la décision prise par le Nigeria de fermer unilatéralement sa frontière terrestre avec le Bénin depuis le 21 août 2019.

Dans les faits, cette brouille interroge plus globalement la question de l’intégration sous régionale et continentale et sur son devenir. Ironie du sort, ce blocus nigérian intervient alors même que les dirigeants africains ont acté en 2019, à Niamey, au Niger, la mise en œuvre d’une zone de libre-échange continentale, la ZLEC. Quid donc de ces bisbilles ouest africaines et de ses enjeux ?
L’intégration économique en Afrique a un souci majeur. D’un point de vue historique, elle n’a pas été immédiatement posée dans le débat, lors de la création de l’OUA, en 1963, en Ethiopie. Les aspects politiques ayant de facto pris le dessus sur les autres considérations.
On connait d’ailleurs la guéguerre entre groupe de Casablanca et de Monrovia, qui finira par être partiellement tue par les différents protagonistes, sans que les divergences de fond ne soient, elles, résolues.
A chaque sommet de l’OUA, devenue Union Africaine, UA, en 1999, à Syrte, en Lybie, sous l’impulsion de Kadhafi, les chefs d’Etats africains ne sont parvenus que rarement à s’entendre sur la manière la plus efficiente de booster le processus d’intégration. Au point que sur certaines matières comme la résolution de conflits et de la crise libyenne en particulier, ce sont les pays européens qui tentent à nouveau de dicter la solution à un problème qui, il est vrai, leur est largement imputable.
La fameuse boutade d’Alpha Oumar Konaré, sur son « ardeur émoussée », au terme d’un mandat particulièrement difficile pour lui, à la présidence de la Commission de l’UA, entre 2003 et 2008, est encore présente dans les mémoires.

Intégration économique en retard

C’est dans les années 1970 que la question de l’intégration d’un volet économique dans le projet africain, fera enfin l’objet d’une attention soutenue de la part des dirigeants du continent. Un continent largement bousculé par une instabilité politique, qui fera mettre sur la touche, certains des concepteurs du projet panafricain.
La création de la CEDEAO en 1975 apparaît ainsi comme une première volonté d’arrimage d’un volet économique au grand projet panafricain. Ceci, dans le cadre de la création des communautés économiques régionales, (CER), voulues par les dirigeants africains et dont la finalité est d’aboutir à une intégration progressive des différentes régions du continent, pour ensuite créer la grande zone économique tant attendue.
L’Afrique de l’ouest apparait à cet égard, comme la CER la mieux connectée dans le cadre du marché communautaire régional. C’est probablement la CER qui fonctionne le mieux en ce moment, en comparaison de toutes les autres. Notamment avec ses 330 millions d’habitants et de consommateurs potentiels, elle se heurte cependant à plusieurs écueils :
Primo, cette intégration, fut-elle un relatif succès, se heurte encore à la disparité des économies des différents états membres. C’est une intégration déséquilibrée entre d’un côté, des géants comme le Nigéria qui représente plus de 60% de l’économique des pays membres de la CEDEAO les autres pays, qui eux, ont du mal à se hisser à son niveau.
Il aurait fallu pour cela, songer dès le départ, à une mise à niveau des différentes économies, grâce à une politique industrielle qui aurait eu pour avantage de réduire les déséquilibres et permettre ainsi une connexion plus facile. Les économies de rente actuelles, basées sur l’exploitation primaire des ressources agricoles et du sous-sol, ne sont que très limitatives.
Du reste, que peuvent bien les autres états membres de la CEDEAO face au Nigéria, si ce n’est négocier avec ce dernier, afin qu’il consente à rouvrir sa frontière avec le Bénin, pour éviter à terme, une asphyxie des autres économies de la zone ?
Cela est d’autant plus inquiétant qu’aucun mécanisme coercitif ne permet de le contraindre à lâcher prise. Bien entendu, dans le futur, cela pourrait aussi inciter d’autres états plus forts ou nantis, à agir dans le même sens.
Secundo, c’est la persistance de deux organisations d’intégration économique, en l’occurrence la CEDEAO et l’UEMOA, dans la même entité régionale, l’Afrique de l’ouest. Ce n’est un secret pour personne, la création de l’UEMOA en 1994, avec le soutien de la France, est largement postérieure à celle de la CEDEAO et a été lancée dans un contexte post dévaluation du FCFA, avec pour ambition de contrer l’hégémonie nigériane dans la CEDEAO.


Cette querelle, teintée d’une charge historique forte, est encore à l’ordre du jour, plusieurs décennies après. La question de l’ECO, la nouvelle monnaie censée remplacer à terme le FCFA, et dont fin décembre 2019 à Abidjan, les chefs d’état ivoirien et français ont annoncé l’effectivité en 2020 en est la parfaite illustration.

Abuja qui s’est vue griller la politesse dans ce dossier, n’a pas manqué de réagir et de mettre son propre agenda sur la table. A l’heure d’un « brexit » qui devrait, en théorie, être profitable au continent africain, l’on constate que l’Afrique a toujours du mal à réaliser son unité politique, démocratique et économique.
La diversité des modèles, tantôt démocratiques, tantôt autoritaires ou despotiques, les choix de politique interne et de protectionnisme, constituent des blocages sérieux qui nuisent à la cohérence, pourtant obligatoire, pour avancer vers des politiques harmonisées, source de progrès.
Les systèmes éducatifs qui devraient par exemple être la base d’un développement économique et social et culturel durable, sont fortement dégradés, déficients et inopérants dans certains endroits. Ils n’offrent pas les meilleurs perspectives d’avenir à des populations pourtant jeunes, qui voient in fine, dans le départ vers un Occident attrayant, la promesse d’un ailleurs meilleur pour eux et leurs familles.
Le cas de ce jeune élève ivoirien de 14 ans, retrouvé mort dans le train d’atterrissage d’un avion d’Air France à Paris, en provenance d’Abidjan, il y a de cela quelques semaines, donne une idée de l’ampleur de la tâche à accomplir afin de donner de l’espoir aux populations.
L’accroissement de la pauvreté et des inégalités sociales, poussées à l’extrême par l’insécurité et par le terrorisme, notamment dans la bande sahélo sahélienne, est une situation qui heurte la majorité de la population, qui a de la peine à trouver sa place dans les schémas actuels de développement.
La fraude et la contrebande, fléaux certes réels et sur lesquels le Nigéria s’appuie pour fermer ses frontières à son petit voisin béninois, en est l’une des manifestations les plus explicites : des milliers de jeunes diplômés sans travail, ne parvenant pas à trouver de quoi s’occuper décemment, des familles désœuvrées, voient dans les entreprises illégales et périlleuses délictueuses comme la fraude, leur seul espoir de survie.
Dans les faits, le processus d’intégration régional reste en lui-même très éloigné des populations. Bureaucratique, technocratique, il répond très peu aux préoccupations des citoyens qui ne se reconnaissent que trop peu dans ses dirigeants actuels dont les visages lui sont bien souvent, assez éloignés de leur quotidien.
En effet, il est sans doute plus facile pour un africain de donner les noms de dirigeants européens que de donner ceux des commissaires de l’UA, de la CEDEAO ou de l’UEMOA dont le fonctionnement se heurte à des blocages qui l’empêchent de répondre favorablement aux attentes des citoyens.

Le processus de désignation des dirigeants gagnerait ainsi à être plus ouvert et plus démocratique qu’il ne l’est en ce moment. En permettant notamment aux citoyens de l’union d’élire ses responsables. Ou tout au moins, de participer au processus d’élection, comme cela se fait ailleurs dans le monde, en particulier au sein de l’UE. Ce serait sans doute un premier pas posé dans la bonne direction.

Juvénal SOME
Kaceto.net

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