Pour assurer la convertibilité du franc CFA, les Etats africains déposent la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor français. Une mesure qui alimente les rumeurs.

Questionnez deux économistes et vous aurez trois avis différents.
La plaisanterie est facile et sans doute injuste mais elle reflète l’incompréhension du grand public face à des querelles d’experts qui pourraient débattre dans la plus grande indifférence si cela ne concernait pas le quotidien des populations qui souffrent du manque d’accès au crédit ou du chômage.
Le débat du franc CFA est complexe car il est parasité par des revendications identitaires et de vieilles blessures qui remontent à la colonisation.
Au centre de la polémique : le fait que la France garantisse la convertibilité illimitée du franc CFA en échange du dépôt sur des comptes d’opérations, ouverts auprès du Trésor français, de la moitié des réserves de change des Etats membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (Cemac).
"60 ans après les indépendances, il y a une demande d’émancipation de la jeunesse africaine. C’est un signe de bonne santé démocratique que des sociétés civiles africaines se saisissent de ce sujet", affirme l’économiste togolais Kako Nubukpo.
Ancien ministre de l’Evaluation des politiques publiques au Togo et aujourd’hui directeur de l’Obervatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean Jaurès, celui-ci se présente comme un vieil opposant au franc CFA.
"Je comprends pourquoi il y a une grande passion autour de cette question parce que le nom de la monnaie renvoie à l’identité et l’acronyme CFA renvoie au franc des colonies d’Afrique", ajoute-t-il.
Ce à quoi le président ivoirien Alassane Ouattara, économiste lui-même et ancien président, entre 2012 et 2014, de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, répond : "Peut-être est-ce le terme franc CFA qui gène mais à ce moment-là, qu’on le change. Mais sur le fond, je considère que notre option est la bonne."
Dix milliards d’euros : c’est le montant approximatif des liquidités déposées sur trois comptes d’opérations ouverts auprès du Trésor français : celui de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO), de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) et la Banque centrale des Comores (BCC). Et cette somme est au centre de tous les fantasmes.

LA FRANCE GAGNE-T-ELLE DE L’ARGENT AVEC LE FRANC CFA ?

C’est la question qui brûle les lèvres mais c’est aussi celle qui dissimule les vrais enjeux du débat. "Ce n’est pas vrai que la France gagne de l’argent. La France ne gagne pas à proprement parler de l’argent sur ces fonds mais cela lui apporte une infime facilité de financement de sa propre dette", explique un expert qui préfère rester anonyme car le sujet est devenu à son goût trop politisé.
A première vue, c’est pourtant tout le contraire puisque les réserves de change déposées en garantie sur les comptes d’opération du Trésor français sont rémunérées à hauteur de 0,75%.
Ce qui signifie que les banques centrales de la zone franc empochent chaque année des intérêts d’une valeur cumulée de 75 millions d’euros.
Mais cette question de l’intérêt de la France doit être divisée en deux.
Premièrement, le Trésor place-t-il ces montants créditeurs (plus ou moins dix milliards d’euros en fonction des variations des réserves de change) sur le marché monétaire pour récolter des bénéfices ? En effet, la différence entre les taux de placement et ceux de la rémunération des comptes à 0,75% pourrait dégager des revenus.
"Le Trésor français fait ce qu’il veut avec cet argent. Est-ce qu’il le place ? Je ne peux pas vous le dire car je ne suis pas là pour le vérifier", répond Kako Nubukpo en laissant planer le doute. "Ce que fait la France avec cet argent ? On ne sait pas", explique l’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla qui travaille au bureau Afrique de la Fondation Rosa Luxembourg.
"C’est sûr que le Trésor français peut utiliser ces réserves pour des placements qui sont peut-être plus importants que la rémunération servie aux pays africains. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est qu’on puisse retirer l’argent à tout moment et qu’on ait les rémunérations contractuelles", poursuit-il.
Interrogé, le Trésor français dément cette hypothèse : "Ces liquidités peuvent être déposées mais aussi retirées à tout instant. Or, aujourd’hui, le placement de telles liquidités sur les marchés interbancaires se fait à des taux négatifs. Les dépôts des banques centrales de la zone franc sur le compte d’opération conduisent l’Etat français à payer à 0,75% les dépôts, alors même que ces mêmes dépôts, placés n’importe où ailleurs, donneraient lieu à des taux négatifs de l’ordre de - 0,40%."
Pour le Trésor français c’est donc tout le contraire : "Ce sont des dépôts qui sont extrêmement rémunérateurs pour les banques centrales africaines, et qui sont coûteux pour la France."

Atténuer le volume de la dette française

La seconde question concerne l’amortissement de la dette française.
Dans l’ouvrage "Sortir l’Afrique de la servitude monétaire : A qui profite le franc CFA ?", publié en 2016 sous la direction de Kako Nubukpo, Bruno Tinel, Martial-Ze Belinga et Demba Moussa Dembélé, on peut lire que le Trésor français bénéficie des milliards de réserves de change déposées en garantie "pour son propre financement. De ce point de vue, ce système de centralisation des devises de la zone CFA contribue à financer une fraction, très petite (0,5%), de la dette publique française."
Face à cela, le Trésor français commence par dénoncer un "raisonnement simpliste", affirmant que la France "n’a pas besoin de cela", avant d’argumenter de manière plus nuancée.
S’agissant de la dette donc, la Direction générale du Trésor, qui dépend du ministère de l’Economie et des finances, affirme qu’en aucun cas ces dépôts viennent amortir la dette car cela signifierait que ces sommes sont utilisées pour rembourser une partie de la dette de l’Etat français.
"Ce n’est pas le cas", explique-t-on au Trésor. "Ce qui est factuellement vrai est que ces sommes, très limitées, viennent très marginalement atténuer le volume de dette qui est émis chaque année par l’Etat, puisque de facto, elles sont présentes en trésorerie sur le compte de l’Etat. C’est techniquement vrai, mais financièrement marginal."
Pourtant, un rapport du Conseil économique et social de mars 1970 parle bien d’amortissement de la dette. Celui-ci explique que "les soldes créditeurs des comptes d’opérations sont l’une des ressources qu’utilise le Trésor français pour financer la charge qui résulte pour lui des découverts d’exécution des lois de finances et de l’amortissement de la dette publique."
Mais du côté du Trésor, on rétorque que ce rapport renvoie à une situation qui était à l’époque "très différente" : en 1970, ce sont 100% des réserves de change qui étaient centralisées et non 50% comme c’est le cas aujourd’hui.
Enfin, le mode de financement de l’Etat s’est modifié avec "l’ampleur prise par les émissions d’obligations".

Une monnaie africanisée

Une autre critique porte sur le fait que les comptes d’opérations déposés auprès du Trésor français offriraient à la France un "contrôle politique" sur la gestion monétaire des pays africains membres de la zone franc.
Dans "L’arme invisible de la Françafrique" publié en 2018, Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud affirment que la France se serait opposée dans les années 1960 à la proposition de certains chefs d’Etat africains de remplacer le compte d’opérations par un compte d’avances. Les deux auteurs soulignent qu’un compte d’avances rend moins dépendant qu’un compte d’opération car il "permet de garantir une convertibilité limitée, selon un plafond d’avances préalablement défini, et n’oblige pas à déposer de réserves extérieures auprès du Trésor français."
Mais du côté de la BCEAO, on dément que la France ait un "pouvoir de contrôle important", comme l’affirment Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud.
Kossi Tenou, le directeur à Lomé de la BCEAO, admet que le franc CFA est une monnaie héritée de l’époque coloniale mais celle-ci a été "africanisée".
"C’est une monnaie gérée entièrement par les Africains parce que beaucoup de gens pensent que la France a un droit de véto dans le fonctionnement de la Banque centrale, dans la politique monétaire. En réalité c’est faux", explique-t-il.
Enfin, pour l’économiste et banquier malien Cheickna Bounajim Cissé, il faut "démystifier" la question des réserves de change déposées en France.

Il existerait en effet une trentaine de comptes de ce type pour l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) mais l’attention se focalise uniquement sur le compte ouvert à Paris. "Retenir 50% des réserves de change sur ce compte d’opération est un non-sens économique et c’est ce qui soulève le courroux des populations", explique Cheickna Bounajim Cissé. "Mais par ailleurs, la BCEAO a 32 comptes déposés dans dix pays et libellés en huit monnaies. En réalité, toute la fixation est faite sur le compte d’opérations qui est en France. Mais sur les 32 comptes dont dispose la BCEAO, le compte qui bouge le plus est celui en dollars, à New York, qui permet à la Banque centrale de payer et résoudre les problèmes d’importations libellées en dollars", précise-t-il.
S’agit-il donc d’un déficit de communication qui ouvre la porte aux rumeurs et fantasmes ?

Contactée pour préciser cette question des autres comptes - qui ne sont pas des comptes d’opérations - ouverts pour régler les problèmes de changes, la BCEAO confirme en effet l’existence de ces 32 comptes libellés dans les principales monnaies de réserve que sont l’euro, le dollar, la livre sterling, le franc suisse et le yen mais aussi en yuan chinois, dollar canadien et dirham des Emirats arabes unis.
"Nos réserves de changes s’élèvent à dix milliards d’euros", explique Mahamane Alassane Touré, directeur des opérations de marché à la BCEAO. "La moitié est déposée sur le compte d’opérations auprès du Trésor français et l’autre moitié est ventilée entre les autres comptes. Notamment en Allemagne aussi, auprès de la Deutsche Bank.

Jean-Michel Bos
DW.COM

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