L’ambassadeur de France au Burkina, Xavier Lapeyre de Cabanes, s’est entretenu avec la rédaction de Sidwaya, le mercredi 15 mai 2019. En fin de mission, ce diplomate au franc-parler a abordé divers sujets, dont la coopération bilatérale, la lutte contre le terrorisme, l’affaire Thomas Sankara et la polémique sur le franc CFA.
Entretien exclusif !

Sidwaya (S.) : Vous portez un nom à particules, Xavier Lapeyre de Cabanes. Etes-vous de l’aristocratie française ?

Xavier Lapeyre de Cabanes (X.L.C.) : Je ne suis pas de l’aristocratie française. Les noms avec des particules peuvent certes, renvoyer à la noblesse avec des titres tels que comte, baron, marquis, mais il peut également s’agir de descendants de propriétaires terriens. Mes aïeux étaient appelés monsieur ou madame de Cabanes, du nom d’un petit village qui s’appelle Cabanes dans une région du Massif central. Je suis descendant de « hobereaux », des propriétaires terriens, mais pas d’une famille noble.

S. : Vous vous apprêtez à quitter Ouagadougou, après près de trois ans de mission, que retenez-vous du Burkina ?

X. L. C. : J’ai beaucoup appris durant mon séjour. C’était la première fois que je découvrais le Burkina et même l’Afrique de l’Ouest. J’ai découvert sa géographie, son climat, sa culture culinaire, ses coutumes, et la parenté à plaisanterie, la vie politique évidemment, les relations bilatérales entre Paris et Ouagadougou.
Je repars un peu moins ignorant que je ne l’étais à mon arrivée. J’ai été marqué par de nombreux faits, parmi lesquels l’excellence des relations bilatérales, mais surtout humaines. C’est vraiment un pays où il fait bon vivre.

S. : Quelle dynamique avez-vous imprimée aux relations franco-burkinabè ?

X. L. C. : Quand j’étais jeune diplomate, mon premier ambassadeur sous la responsabilité duquel je travaillais, il y a vingt-cinq ans de cela, me disait : “on travaille toujours pour son successeur”. Car, la relation bilatérale ne commence pas au moment de notre arrivée et ne s’arrête pas au moment de notre départ. Elle existait avant et continuera après.
La relation entre la France et le Burkina ne s’arrête pas à l’ambassade dirigée par Xavier Lapeyre de Cabanes ou par celle dirigée par l’ambassadeur du Burkina en France, Alain Gustave Ilboudo. Elle est plus vaste que ces deux entités.
Le moment diplomatique le plus marquant de ma mission est très certainement la visite du président Emmanuel Macron à Ouagadougou. Elle a apporté une impulsion nouvelle aux relations franco-burkinabè et franco-africaines. Ensuite, nous avons eu les deux visites que le président Roch Marc Christian Kaboré a effectuées à Paris, l’une en avril 2017, l’autre en décembre 2018. Ces trois rencontres ont été des moments importants au cours desquels les questions de sécurité et de coopération, universitaires notamment, ont été évoquées.
Le discours du président Macron à Ouagadougou a été pour nous, une nouvelle feuille de route de notre action. Cela est d’ailleurs valable pour tous mes collègues en poste dans d’autres pays d’Afrique. Mais pour nous, l’une des choses dont nous sommes le plus fiers, c’est l’ouverture de « La Ruche », la maison des jeunes talents du Burkina Faso, qui accueille des volontaires, des étudiants désireux de poursuivre leurs études en France. C’est aussi un lieu de rencontre et d’échange pour la jeunesse de votre pays, pour des incubateurs, des innovateurs et des porteurs de projets.
Je laisse forcément de nombreux acquis et de nombreux chantiers à mon successeur, de la même manière que mon prédécesseur. Je suis arrivé à une période un peu particulière du Burkina Faso. C’est très plaisant de constater qu’en dépit de toutes les conditions sécuritaires difficiles, la démocratie s’enracine.

S. : Vous laissez un pays qui fait face à des attaques terroristes non revendiquées. Quelle est votre appréciation de la situation sécuritaire ?

X. L. C. : Les nombreuses attaques nous attristent au plus haut point. Elles nuisent au vivre-ensemble et au bien-être de la population. De plus, ces attaques sont rarement revendiquées. Quel est l’objectif politique ? Qu’est-ce que les assaillants veulent ? Dominer une région ou une province ? Faire sécession ? Je ne fais que des suppositions…

S. : La France, grand pays de renseignements, n’a-t-elle pas des réponses aux questions que vous posez ?

X. L. C. : Notre système de renseignement est fort, surtout en France. Nous coopérons dans le domaine avec les pays amis, dont le Burkina. Si vous voulez parler de renseignements, les Burkinabè, souverains dans leur pays, sont les mieux armés pour le faire. Certes, dans le cadre d’une coopération bilatérale, nous mettons en commun nos capacités de renseignement ; mais sachez qu’elles viennent d’abord et avant tout des services burkinabè.

S. : Votre pays dispose pourtant d’une base militaire au Burkina Faso…

X. L. C. : Il n’existe pas à proprement parler de base militaire française au Burkina Faso, mais un détachement français. Il s’inscrit dans un tout autre registre. Nos soldats ont pour mission de mener des opérations antiterroristes dans le cadre de l’opération Barkhane. C’est d’ailleurs un commando de ce détachement qui est à l’origine de la libération des quatre otages le vendredi 10 mai 2019.

S. : Quatre otages dont deux de vos compatriotes ont donc été libérés au Burkina par un commando français, avec l’appui des militaires burkinabè et du renseignement américain. Y a-t-il eu au préalable des négociations avec des ravisseurs qui ont
échoué ?

X. L. C. : Absolument pas. Il n’y a pas eu de négociations.

S. : Au vu de la rapidité avec laquelle l’opération a été menée, on est tenté de dire que la France est capable d’aider le Burkina Faso à mettre fin aux attaques terroristes et aux enlèvements…

X. L. C. : L’opération a pu être montée et menée rapidement, parce que les autorités burkinabè avaient des renseignements de terrain. Nous n’aurions rien pu faire sans ce renseignement. Nous avons des Forces spéciales aguerries à ce type d’intervention. Leur temporalité d’action diffère de celle des armées régulières. En somme, elles ne font pas des combats avec des chars ou avec 250 000 hommes sur un champ de bataille. Ce sont des groupes restreints qui mènent des opérations commando ciblées. Mais, ces opérations, comme nous l’avions dit tantôt, ne sont possibles qu’à partir de renseignements fiables et précis.

S. : La coalition franco-américaine a-t-elle associé les soldats burkinabè pour l’image ?

X. L. C. : Il n’y a pas de coalition franco-américaine, il y a eu une opération au cours de laquelle des moyens militaires burkinabè, français et américains ont été mobilisés. Je n’ai pas les détails de l’opération, ni les modalités exactes de sa réalisation. Mais ce n’est pas pour la forme. Ce n’est pas pour l’image non plus. Les soldats burkinabè ont bel et bien été associés. Et je salue leur engagement.

S. : En décembre 2018, votre pays a signé un accord de défense avec le Burkina Faso. Peut-on en avoir une idée ?

X. L. C. : C’est un document qui modifie un accord signé en janvier 2015, sous la Transition, et dont l’objectif était d’organiser le stationnement à la périphérie de Ouagadougou d’un camp de soldats français, dont la tâche consiste à soutenir l’opération Barkhane au Mali. Or, lorsque la gendarmerie a été attaquée à Inata dans la nuit du 3 au 4 octobre 2018, les autorités burkinabè ont demandé un appui de la France. Barkhane a donc mené une opération aérienne qui s’est déroulée pendant la nuit. Nous en avons parlé le lendemain avec le président Kaboré, car cette opération a été menée sans encadrement juridique. La France, ou tout autre pays, ne peut pas intervenir au Burkina Faso, s’il n’y a pas un encadrement juridique. Comment procède-t-on ? Les forces maliennes, par exemple, peuvent traverser la frontière burkinabè. Des accords existent entre le Burkina et le Mali ; ils permettent à chacun de traverser la frontière, sur une certaine distance. Mais, ce n’était pas le cas pour nous. L’accord signé en décembre 2018 encadre toute intervention des forces françaises au Burkina Faso, et toujours à la demande des autorités.

S. : Les interventions militaires françaises sont-elles payantes ?

X. L. C. : Bien sûr que non ! Ce n’est même pas envisageable entre pays amis et alliés. Je prends un exemple en Europe : depuis 70 ans, la France est membre de l’Alliance atlantique. Chaque pays paie une quote-part pour financer le fonctionnement de l’Alliance, tout comme le Burkina Faso le fait pour le G5 Sahel. Mais, s’il y a une intervention dans un pays X ou Y, les autres ne vont pas lui présenter une addition, du genre “nous avons perdu au cours de l’intervention 25 chars ; 15 000 cartouches, etc.”. Non. Nous portons secours à un Etat ami ou allié. Ce n’est pas comme une entreprise privée qui vient vous rendre un service avec une rétribution en contrepartie.

S. : Le citoyen lambda burkinabè n’arrive pas à comprendre qu’en dépit de la présence militaire française, le Burkina Faso soit toujours attaqué…

X. L. C. : Avant décembre 2018, notre intervention n’était pas possible juridiquement. Il n’y avait pas d’accord. Il n’était pas prévu que les forces françaises interviennent au Burkina Faso, même avec l’aval des autorités burkinabè. Maintenant, c’est possible. Il peut y avoir des opérations conjointes. Il y en a eu une avec la libération des otages dans la nuit du 9 au 10 mai dernier dans le Nord du pays.

S. : Est-ce que les militaires français présents au Burkina aident le pays à limiter les attaques terroristes ?

X. L. C. : Pour mener des opérations antiterroristes, il faut avoir beaucoup de renseignements et des hommes aguerris. Le terrorisme, c’est une modalité d’action, un instrument utilisé par des gens qui ont un objectif politique. Donc, il y a lieu de voir, une fois l’opération terroriste menée, ce qui peut être fait pour la stabilisation.

S. : Cinquante ans après les indépendances, est-il encore acceptable que des pays africains continuent de se faire assister par la France ?

X. L. C. : Si un pays a besoin d’une base étrangère, il formule la demande et si l’Etat partenaire est d’accord, il accède à la requête. La France est membre de l’OTAN, mais depuis 1966, il n’y a plus de base de l’organisation sur le sol français, pourtant il y en a en Europe (Bulgarie, Estonie, Allemagne). C’est une question stratégique. Un certain nombre de pays africains accueillent des bases militaires étrangères, et ils le font toujours librement : ainsi, à Djibouti, où j’ai été en poste il y a 20 ans, il y a des militaires américains, chinois, français…

S. : De plus en plus, des voix s’élèvent pour dénoncer une recolonisation de l’Afrique par la France. Quel commentaire faites-vous ?

X. L. C. : Ceux qui parlent de recolonisation regardent le passé et non le présent encore moins l’avenir. C’est toujours facile de dire « la France a fait ci, elle a fait ça », sans chercher à voir la réalité. Ça veut dire quoi recoloniser ? Est-ce à dire qu’on va revenir au Burkina Faso prendre la chefferie, le gouvernement et diriger la population ? Ce n’est pas du tout notre objectif. Ce qui est important pour nous, c’est l’assistance mutuelle. Nous avons beaucoup de points en commun, des liens historiques et il est nécessaire de maintenir la coopération pour maintenir et renforcer ces liens

S. : La France dispose-t-elle d’une base militaire à l’Est du Burkina Faso ?

X. L. C. : Pas du tout ! C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela. Et si vous n’y croyez pas, vous pouvez poser la question à vos autorités, car ce sont des questions en rapport avec nos relations bilatérales. Vous pouvez vérifier.

S. : Le 2 mars 2018, l’état-major général des armées et l’ambassade de France au Burkina Faso ont subi deux attaques terroristes simultanées. Est-ce que votre pays n’aurait pas pu prévenir les autorités burkinabè ?

X. L. C. : Evidement, si nous avions eu des informations, nous l’aurions fait. Mais, nous ne les avions pas. La preuve est que notre représentation diplomatique a été attaquée au même moment. Nous maintenons la coopération avec nos services de renseignements, et l’Etat burkinabè fait autant avec les leurs, c’est-à-dire les éléments de la police, de la gendarmerie, de l’ANR, etc. Dans de telles situations, ce sont eux qui sont capables de recueillir les informations pour les dirigeants car nous n’avons pas cette capacité.

S. : Pourtant le même jour à Ouagadougou, les élèves des écoles françaises ne sont pas allés en cours …

X. L. C. : Ils étaient en vacances scolaires, vous pouvez vérifier dans leur agenda. Ils devaient reprendre les cours à partir du lundi 5 mars. Mais après l’attentat du vendredi 2 mars, j’ai décidé de prolonger les vacances des enfants d’une semaine, le temps que la situation se calme.

S. : Le 2 mars, des diplomates présents à une cérémonie de remise de matériels au ministère de l’Administration ont curieusement quitté les lieux quelques minutes avant l’attaque. N’est-ce pas une autre preuve que vous étiez au courant ?

X.L.C. : Non, ils n’ont pas quitté les lieux avant l’attaque, c’est faux et cela ne doit pas nourrir la suspicion. Il s’agissait précisément de l’ambassadeur de l’Union européenne, Jean Lamy, et de celui des Etats-Unis, Andrew Young. Ils ont quitté la cérémonie au même moment que les ministres, Clément Sawadogo et Simon Compaoré, pour poursuivre directement leurs discussions. Ils ne sont pas partis avant les attaques. Ils sont restés dans le bâtiment pour chercher à comprendre ce qui se passait, et sans doute aussi pour se protéger.

S. : N’est-ce pas l’ambassadeur de France qui a donné l’information aux médias français selon laquelle au moins 28 militaires ont trouvé la mort dans l’attaque ?

X.L.C. : Jamais ! Certains ont cru que c’est l’ambassade qui a donné ces chiffres, mais je n’ai donné aucune information ni à un journaliste français, ni même à mon ministère de tutelle. J’ai eu une conférence téléphonique avec le ministère à Paris une fois que les terroristes ont été neutralisés dans l’ambassade par les militaires français. A cette conférence présidée par le ministre français des Affaires étrangères, il y avait des représentants de différents ministères français. Nous avons fait un briefing de ce qui s’est passé à l’ambassade. Mais, j’ignore comment le chiffre de 28 morts a été annoncé.

S. : L’opérationnalisation de la force conjointe du G5 Sahel ne va-t-elle pas affaiblir l’influence de la France dans la bande sahélo-saharienne ?

X.L.C. : Nous ne voyons pas les choses de cette manière. La force est déjà opérationnelle car des opérations ont été menées conjointement par certains Etats membres. La force conjointe du G5 Sahel compte cinq bataillons, mais tous ne sont pas obligés de travailler ensemble à temps plein.

S. : Le fonds fiduciaire mis en place par les pays membres du G5 Sahel, n’a-t-il pas coupé l’herbe sous les pieds de la France qui entendait, à travers l’Union européenne, gérer les ressources de l’organisation ?

X.L.C. : Pas du tout. Nous avons suggéré d’utiliser le fonds de l’UE, parce qu’il existait déjà et qu’il fallait aller vite pour recueillir les dons des principaux partenaires voulant aider au financement de la force conjointe ou de son armement.

S. : Un journal de votre pays a révélé que deux entreprises françaises se battaient pour l’obtention du marché d’armement du G5 Sahel, au moment où cette organisation n’avait pas encore enregistré un seul kopeck. Cela n’est-il pas indécent ?

X. L. C. : Oui, ce sont des comportements indécents. Mais, cela m’importe peu. Les entreprises évoluant dans le domaine de l’armement se sont dit qu’il s’agissait d’un marché à prendre. L’achat d’armes au profit du G5 Sahel n’est pas décidé par la France ni l’UE, mais par les Etats du G5 Sahel. Le type d’armes et le nombre à commander sont fixés par le comité Défense et sécurité du G5 Sahel. Il ne faut pas croire à tout ce qui se raconte. Ce sont vos Etats qui ont décidé premièrement de la création du G5 Sahel et deuxièmement des armes et des équipements qu’ils voulaient acheter et non les Français encore moins les entreprises françaises.
S. : De nombreuses personnes estiment que le franc CFA est une monnaie coloniale et demandent sa suppression. Quel est votre point de vue là-dessus ?

X. L. C. : Il faut arrêter de voir les monnaies comme des instruments de souveraineté. La monnaie est d’abord et avant tout un instrument d’échange. La plupart des monnaies du monde servent aux échanges. Pour avoir un vrai débat sur le franc CFA, il faut chercher à savoir, si cette monnaie est économiquement bonne pour les pays de l’UEMOA. C’est la question fondamentale qu’il faut se poser. Si on regarde la situation monétaire du Ghana ou du Nigeria avec des taux d’intérêt plus élevés que dans l’espace UEMOA, on peut se dire que le franc CFA est une bonne monnaie, car il est source de stabilité. Mais, je ne suis pas économiste, donc ce n’est pas à moi d’entrer dans ce débat. C’est plutôt aux économistes africains de dire à leurs chefs d’Etat ce qu’ils pensent de cette monnaie pour les économies des différents pays de la zone. Le problème est qu’une monnaie peut être très utile à des économies de la zone et néfaste à d’autres. C’est l’inconvénient des zones monétaires qui ne sont pas « optimales » comme on dit dans le jargon.
Au sein de l’UE, on a ce type de débat. Ainsi, certains Français, très minoritaires, disent que l’Euro est la monnaie des Allemands et que la France est économiquement dominée par l’Allemagne.
Si vous trouvez que cette monnaie n’est pas bonne pour vos économies, changez-là. Le président Macron l’a dit ici à Ouagadougou ; la France est ouverte à tout débat sur le sujet. Mais il ne faut pas avoir un débat purement politique ou idéologique sur la monnaie.

S. : Mais que gagne la France en assurant la convertibilité du franc CFA ?

X. L. C. : Economiquement, rien !

S. : Donc c’est par altruisme ?

X. L. C. : Ce n’est pas non plus de l’altruisme. Au début des indépendances, la France a assuré la continuité de la zone CFA. Et depuis près de 60 ans, le système a connu quelques réformes, dont la création de l’UEMOA. Puis les choses ont perduré, car tout le monde était content. Pour nous, la convertibilité n’a pas une lourdeur particulière, un coût très élevé même si nous payons des intérêts sur les dépôts des banques centrales. En même temps, cela nous rassure et rassure tous les investisseurs étrangers, que votre région soit économiquement stable.

S. : Si la France ne gagne rien dans l’arrimage du franc CFA à l’Euro, pourquoi elle ne s’en débarrasse-t-elle pas ?

X. L. C. : Si on était cynique ou machiavélique, sans aucune vision politique, on aurait pu dire : « ils nous critiquent sur le franc CFA, donc on laisse tomber ! ». Mais ce n’est pas très amical, reconnaissez cela. La garantie du Trésor français, c’est l’assurance pour vous et le reste du monde que cette monnaie reste stable. Même si elle est accrochée à l’Euro, elle bénéficie de la garantie du Trésor français, car il ne faut pas croire que les Allemands ont envie que la Banque centrale européenne participe à la garantie de la convertibilité du franc CFA. Pour nous, ce ne serait pas intelligent que nous laissions tomber nos amis pour des raisons purement économiques ou cyniques : cela enverrait un message à tous nos partenaires que la France n’est pas fiable.

S. : Est-ce à dire que les pays africains ne peuvent pas assurer cette stabilité ?

X. L. C. : Si, mais il faudra trouver le moyen de le faire. Une monnaie est forte en fonction de l’économie elle-même. Si vous utilisez le dollar, c’est parce que vous avez confiance en l’économie américaine qui est suffisamment forte pour que le dollar ne perde pas de sa valeur dans 15 jours. La force d’une monnaie ne découle pas seulement de la garantie du trésor, mais des facteurs propres aux économies de la zone qui rassurent les opérateurs internationaux et les marchés.
S. : Mais pourquoi, la France se met-elle en colère quand le président russe ou le vice-président italien dit qu’elle est à l’origine de la pauvreté en Afrique ?

X. L. C. : Donc si vous avez des Etats qui vous insultent, vous devez être contents ? Vous avez entendu les propos du vice-président du Conseil italien ? C’était franchement insultant ! Tout est faux dans ses propos.

S. : Vous êtes des voisins, si l’Italie le dit, est-ce qu’il n’y a pas de bonnes raisons que les Burkinabè croient à son discours ?

X. L. C. : C’était en prélude aux élections européennes. Et le président Macron a une liste qui est opposée à celle du Rassemblement national en France ; lequel Rassemblement national est lié à la liste du vice-président du Conseil italien. Et les Italiens critiquent les Français pour des raisons de politique intérieure.

S. : Le président Macron avait promis de déclassifier certaines archives françaises concernant l’assassinat de Thomas Sankara. Est-ce une réalité aujourd’hui ?

X. L. C. : J’ai reçu deux piles d’archives déclassifiées que j’ai immédiatement transmises. Dans ce type de procédures, c’est extrêmement strict et réglementé. Le juge burkinabè demande des documents, la requête arrive au ministère burkinabè des Affaires étrangères qui la transmet à l’ambassade de France à Ouagadougou. L’ambassade l’achemine à son tour au ministère français des Affaires étrangères qui l’envoie au ministère français de la Justice. Le dossier est ensuite transmis à un magistrat instructeur français qui va dans les différentes administrations pour récupérer les documents demandés par le juge burkinabè dans sa commission rogatoire. Les documents demandés ont ensuite été transmis au juge burki-nabè, en sens inverse, en octobre ou novembre 2018. On a donc donné beaucoup de documents. Maintenant, c’est au juge burkinabè de les analyser. Personnellement et pour être franc, j’aurais adoré ouvrir ces documents pour voir ce qu’il y avait dedans mais je n’avais pas le droit. Donc je n’ai pas ouvert les liasses d’archives.

S. : Parlant de justice, il y a la procédure d’extradition de François Compaoré qui est en cours. Quand est-ce que l’on aura une décision définitive ?

X. L. C. : Je ne saurais vous donner une réponse. La prochaine décision qui va venir est celle de la Cour de cassation française. En octobre, la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris a donné un avis favorable à l’extradition. Les avocats de François Compaoré se sont pourvus en cassation, considérant que la décision de la chambre d’accusation est nulle en droit. On m’a dit que la décision de la Cour de cassation pouvait prendre 9 à 12 mois. Mais ça peut venir plus tôt en septembre ou octobre ! Je n’en sais rien ! Il y a deux possibilités : soit la Cour de cassation casse la décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris, ce qui veut dire que la demande d’extradition n’est pas légale. Dans ce cas, on s’arrête là et tout est fini, plus de possibilité d’extrader ; soit, la Cour de cassation valide la décision de la chambre d’instruction en considérant que la Cour d’appel a eu raison et que François Compaoré peut être extradé. Dans ce cas, le gouvernement français doit prendre un décret d’extradition. Cet acte peut être lui-même soumis à recours devant le Conseil d’Etat et cela peut prendre encore des mois. Après, il peut y avoir un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme. Mais en principe, le recours devant cette Cour n’est pas suspensif.

S. : Pour quelle raison la France a-t-elle exfiltré Blaise Compaoré du Burkina ?

X. L. C. : Je n’étais pas là en son temps. Qui a demandé à Blaise Compaoré de partir ? Les autorités françaises ? Mon prédécesseur ? Il y avait une manifestation monstre, des répressions et une trentaine de morts. Est-ce qu’il n’y avait pas un risque pour lui de s’accrocher au pouvoir, et de conduire le pays à la catastrophe ? Comparaison n’est pas raison, mais Bachar El Assad s’est accroché au pouvoir, il y a eu 500 mille morts depuis 8 ans en Syrie et le pays est en train d’être détruit. Je ne compare pas Blaise Compaoré à Bachar, bien entendu, mais on ne sait jamais à quelles extrémités peut aller un dirigeant soumis à une très forte pression populaire. Je ne sais pas si à l’époque, à la place de mon prédécesseur, j’aurais recommandé à Paris de l’exfiltrer ou pas. Je ne sais pas si mon prédécesseur a eu beaucoup de choix. Je ne sais strictement rien. Mais je me dis que la décision n’a pas dû être facile à prendre. Une fois de plus, est-ce que Blaise Compaoré aurait pu avoir un comportement autre ?

S. : Pensez-vous que la répression allait être plus sanglante, si on ne l’avait pas
exfiltré ?

X. L. C. : Je n’en sais rien. On ne peut pas refaire le passé.

S. : Le président Macron avait annoncé la restitution des biens culturels africains. Visiblement cela semble plus facile à dire qu’à faire ?

X. L. C. : C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. C’est une certitude. La première chose qu’il faut noter, c’est que ça n’avait jamais été dit. C’est donc une nouveauté et c’est une bonne chose. Dans certains pays africains, quand le président l’a annoncé, d’aucuns ont trouvé ça curieux. C’est difficile à faire, parce qu’il faut savoir quels biens doivent être restitués et à qui. Le président a parlé de restitution temporaire ou définitive et l’idée est d’accroître les échanges d’œuvres d’art, qui témoignent du passé de la France, de l’Afrique et de l’Europe. Nous avons commencé à travailler avec les autorités burkinabè, notamment avec le secrétaire général du ministère de la Culture et le conseiller culturel du président du Faso, pour voir comment organiser la restitution d’un certain nombre de biens culturels burkinabè spoliés. Il s’agit uniquement des biens acquis avant les indépendances et de façon violente. Des discussions que j’ai pu avoir avec les experts burkinabè, une coopération muséale s’impose. Il faut développer les musées existants, afin qu’ils soient mieux organisés ou construire de nouveaux musées. Quels sont les objets que l’on va restituer ? Dans quel cadre ? Comment ? Une fois restitués, les Burki-nabè décideront de ce qu’il faut en faire.

S. : Paris a-t-elle été à l’origine de l’arrestation du colonel Auguste Denise Barry ?

X. L. C. : Je ne veux pas être désagréable avec le colonel Denise Barry, mais je ne crois pas qu’il soit très connu à Paris. Et je ne sais pas pour quelle raison la France voudrait qu’il soit arrêté. C’est quand même curieux comme question, car je n’ai jamais entendu cela. Sinon je ne sais pas pourquoi elle m’est adressée.

S. : Que pensez-vous de la reprise des relations sino-burkinabè ?

X. L. C. : C’est le sens de l’histoire. C’est normal.

S. : Est-ce que la France ne craint pas la présence chinoise au Burkina ?

X. L. C. : Non, pas du tout ! Nous fêtons cette année les 55 ans de nos relations diplomatiques et nous avons été parmi les premiers pays à reconnaître sur la scène internationale la République populaire de Chine.

S. : Est-ce que le programme de volontariat français existe toujours au Burkina ?

X. L. C. : Absolument ! Mais pour des raisons strictes de sécurité, je ne pourrai pas vous dire où sont ces volontaires. Leurs périodes de travail varient. Il y en a qui viennent pour un ou deux mois et d’autres pour deux ans. Il peut y en avoir une centaine en une année ou parfois plus. La loi burkinabè le prévoit et il existe la possibilité d’avoir des volontariats de réciprocité, c’est-à-dire des Burkinabè qui vont en France pour faire du volontariat. A mon arrivée, il y en avait quatre et maintenant ils sont une douzaine pour une durée de 9 mois. J’aimerais qu’il y ait beaucoup plus de Burkinabè volontaires en France.

S. : Pourquoi est-il si difficile d’avoir le visa français, même pour aller se faire
soigner ?

X. L. C. : Ce n’est pas vrai. Il n’est pas difficile d’avoir un visa français. Chaque année, nous avons 12 000 demandes de visas et ça progresse. 90% de visas demandés sont accordés. D’autres Etats ont des taux de refus bien supérieurs. S’agissant des visas de l’espace Schengen, chaque Etat peut avoir des exigences vis-à-vis des ressortissants de telle ou telle nationalité. Pour les visas médicaux, là nous sommes très stricts pour des raisons financières évidentes. Il n’y a pas de raison que n’importe qui se fasse soigner en France gratuitement. En France, les salariés paient des cotisations sociales qui sont faites pour ça et leur permettent d’être soignés à très faible coût pour eux. En revanche, les personnes qui ne cotisent pas en France n’ont pas à se faire soigner gratuitement en France. La procédure pour les visas médicaux est donc un peu plus lourde et compliquée, parce qu’il y a des exigences, notamment le rendez-vous médical, l’accord du médecin, celui de l’hôpital et la garantie financière.

S. : Pourquoi la France, pays de liberté, d’égalité et de fraternité, a décidé d’augmenter les frais de scolarité des étudiants étrangers ?

X. L. C. : Nos universités sont assez pauvres, et c’est pour cette raison que nous souhaitons améliorer leurs capacités d’accueil. Pour cela, on a deux moyens : soit on demande au contribuable français de continuer d’augmenter sa part du financement des études de tout le monde, soit on demande aux étrangers qui vont faire des études en France, qui ne paient pas d’impôts en France, de contribuer. Jusqu’à présent, le coût des études était très faible. Aujourd’hui, un étudiant étranger qui va en France, contribuera à un tiers du coût moyen de ses études.
Evidemment, le surcoût paraît énorme, mais en réalité, il ne l’est pas. Aujourd’hui, quand un étudiant va faire des études en France, il ne se contente pas de payer les frais d’inscription de l’ordre de 200 euros. Il vit en France, se nourrit, se transporte, se divertit et achète des livres, etc. Donc, il a un coût de vie estimé à environ 700 euros par mois. Ce qui veut dire que chaque étudiant, avant d’avoir son visa, doit être à mesure de prouver qu’il a un emprunt d’étudiant ou des parents qui sont à mesure de lui prêter de l’argent. De plus, chaque étudiant étranger en France a le droit de travailler à mi-temps, c’est-à-dire 964 heures dans l’année, soit l’équivalent de 60 % de la durée légale du temps de travail.
A ces 700 euros par mois, il faut ajouter les nouveaux frais de scolarité de 1 700 euros/an. C’est dire qu’on est passé de 700 à 900 euros par mois, soit une augmentation d’un tiers du coût de la vie pour un étudiant étranger en France et qui n’est pas de l’Union européenne. Certes, c’est assez pénali-sant pour des étudiants venant de pays pauvres, mais ce n’est ni scandaleux ni une énorme augmentation
Ce qu’on peut faire, c’est augmenter le nombre de bourses mais là encore, ça repose toujours sur le contribuable français. L’idée était de faire porter un peu plus le coût par les étudiants. Il y a d’autres possibilités à l’étude qui consistent à impliquer des banquiers, afin d’avoir des prêts pour les étudiants. Il faut donc réfléchir à un autre système, parce qu’il n’est pas logique que les plus pauvres des contribuables français financent la totalité des études des étudiants étrangers. La France est le 4e pays d’accueil des étudiants étrangers de par le monde après les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie. Nous sommes la seule de ces quatre nations où les études sont à peu près gratuites jusqu’à présent. Cela ne peut pas durer.

S. : Pour quelle raison le Quai d’Orsay décide-t-il de colorier les cartes de certains pays en rouge ou en jaune en fonction de la situation sécuritaire ?

X. L. C. : Beaucoup de pays ayant un nombre important de touristes ou de voyageurs en général ont ce type de pratique. La France a une page par pays sur le site web du ministère des Affaires étrangères qui s’appelle « conseils aux voyageurs », qui donne des conseils de tous ordres notamment le visa, la sécurité, la santé, le climat, les vaccins, et les us et coutumes. Si quelqu’un va dans un pays musulman et entre dans une mosquée sans se déchausser, c’est insultant, par exemple, tout comme aller à l’Eglise en short. C’est donc très utile, parce que les citoyens français ne connaissent pas tous les pays, les endroits dangereux et les types de comportements à adopter. A Ouagadougou, vous pouvez vous promener n’importe quand la nuit et vous ne risquez rien. Je ne pense pas qu’il soit raisonnable d’en faire autant à Lagos. Donc, il y a 10 à 15 ans que nous avons créé ces cartes avec des codes couleurs : vert, jaune, orange, rouge en fonction du danger relatif des différentes zones. Les autres pays (USA, Allemagne) n’ont pas de couleurs, ni de cartes et se contentent d’envoyer un texte, pour dire à leurs ressortissants, d’aller ou de ne pas aller dans tel ou tel autre pays. Ces cartes sont strictement destinées aux touristes et aux ressortissants français.

S. : Cela ne contribue-t-il pas à dissuader les investisseurs ?

X. L. C. : Ce qui dissuade les investisseurs, ce n’est pas la carte, c’est la si-tuation réelle dans un pays. La carte et les commentaires servent à donner une information relativement fiable sur des risques. Vous ne pouvez pas me dire qu’un investisseur peut aller tranquillement, et sans information préalable, à Pama, à Djibo, à Arbinda ou à Gorom-Gorom aujourd’hui.

S. : Il y a eu des attentats à Paris. Peut-on dire que c’est une zone rouge ?

X.L.C : Si vous voulez faire une carte du même type pour la France et mettre Paris en rouge, c’est votre droit. Ce que nous donnons, ce sont des conseils pour les voyageurs français. Je ne m’occupe pas des voyageurs allemands, chinois ou burkinabè, mais de mes compatriotes qui veulent venir au Burkina Faso. Et nous estimons que la situation dans certaines zones est dangereuse et qu’elle l’est aussi pour mes compatriotes. Je suis d’accord avec vous que la carte est un instrument un peu brutal, où on passe en une seule ligne de l’orange au rouge, alors qu’en vérité, la frontière n’est pas une ligne. Il faudrait avoir des couleurs pastelles plus adoucies, des dégradés de couleurs. Mais en attendant, il faut également que les gens aillent regarder les textes associés aux cartes pour bien comprendre. Par ailleurs, nous avons établi une sorte de procédure à l’égard des entreprises, des ONG et des collectivités territoriales françaises qui veulent continuer à travailler au Burkina Faso, afin qu’elles nous demandent des conseils. Certaines ne le font pas ou ne le savent pas, mais tous nos opérateurs comme l’Agence française de développement (AFD), nous envoient régulièrement des messages pour nous dire : on doit avoir une mission tel jour à tel endroit, comment faire, est-ce raisonnable ? Donc on leur répond :
« oui c’est raisonnable, non ce n’est pas raisonnable », « oui c’est raisonnable, mais n’y dormez pas ». « Si vous voulez y aller, faites en sorte d’avoir une escorte, prenez telle route ou telle autre… ». Notre objectif n’est évidemment pas de nuire aux relations entre nos deux pays ou de pénaliser économiquement des régions entières ; au contraire nous voulons juste continuer à développer nos relations bilatérales. Et pour cela, il est préférable d’éviter un drame et que les Français prennent des précautions en suivant les conseils que nous leur donnons.

Entretien réalisé par la rédaction de Sidwaya

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