Les civilisations se moquent des frontières géographiques et les cultures traversent sans passeport les lignes de séparation entre les pays et les communautés établies. Ainsi, l’invocation d’arguments culturalistes pour opposer des humains repose toujours sur l’ignorance de la fluidité ontologique des cultures. Car, fondamentalement, celles-ci se situent sur le terrain des idées ; et les idées, malgré quelques velléités d’enfermement mercantiles, finissent toujours par s’évader de la prison dans laquelle on veut parfois les assigner.

L’écrivain Stefan Zweig a dit à ce sujet cette phrase sublime : « Les idées n’ont pas véritablement de patrie sur terre, elles flottent dans l’air entre les peuples. ». On ne peut qu’y souscrire. Ceux qui cherchent un étayage plus concret de cette affirmation peuvent le trouver dans l’exemple offert par l’apprentissage des langues vivantes. En tant que « manifestation la plus expressive et le plus significative en même temps d’une civilisation » (pour reprendre une expression de Senghor), les langues obligent ceux qui les apprennent à partager quelque chose avec autrui en passant de l’autre côté de la frontière culturelle que les vicissitudes de la politique a érigée entre eux et les autres.
Dans un merveilleux petit ouvrage paru aux éditions Rivages en 2010 sous le titre La communauté illusoire, l’anthropologue français Marc Augé, qui a longtemps vécu dans différents pays d’Afrique et d’Amérique latine, explique cela avec beaucoup justesse : « L’apprentissage d’une langue oblige à prêter attention à l’autre, à partager quelque chose avec lui, alors que bien des malentendus peuvent exister même entre ceux qui s’expriment dans la même langue. Il ne suffit pas de parler la même langue pour parler le même langage et se comprendre. La frontière n’est pas toujours là où on croit la percevoir. Une frontière volatile et mobile, fluide et invisible, peut séparer ceux qui semblent proches et réunir subtilement ceux que leur langue et leur culture semblaient tenir à distance l’un de l’autre. »
Il a raison. N’en déplaise aux mouvements nationalistes qui prônent une conception figée des identités, la frontière entre les humains « n’est pas toujours là où on croit la percevoir ». Dans un pays comme le Burkina Faso, il est facile d’appréhender cette réalité. Combien de Burkinabé parlent, ou au moins comprennent, une autre langue nationale que leur langue maternelle ? Et combien sont mariés ou vivent en couple avec un conjoint ou une conjointe parlant une autre langue maternelle ? La preuve est ainsi faite qu’un brassage des différentes composantes de la population est en cours et que les distinctions ethnolinguistiques perdent peu à peu de leur sens.
En Europe, certains responsables politiques, surtout ceux classés à droite politiquement (mais pas que !), invoquent parfois le christianisme comme socle de différenciation entre les Européens et les personnes issues d’autres parties du monde. Cet argument manque de pertinence. Car, depuis des siècles, le christianisme – qui, rappelons-le, n’est pas né en Europe mais au Proche-Orient ! – imprègne le quotidien d’autres peuples du monde. De sorte que ces derniers, ou au moins une part importante de leurs populations, partagent avec les Européens des valeurs puisées dans un socle commun.
D’ailleurs, il convient de se souvenir que le christianisme, tout comme l’islam, ont depuis l’origine affiché leur vocation universelle. L’appel biblique « Allez dans le monde entier, de toutes les nations faites des disciples ! » en est la preuve. Au nom de cet envoi, des milliers de missionnaires ont quitté le vieux continent pour répandre la foi chrétienne dans le monde. Et aujourd’hui, les adeptes les plus fervents du christianisme ne se trouvent plus en Europe, mais plutôt en Amérique latine ou en Afrique. Dès lors, peut-on encore s’adonner sans nuance à des oppositions culturelles aussi manichéennes que celles qu’on entend régulièrement dans la bouche de certains responsables politiques ? La réalité humaine est toujours plus complexe que les frontières.

Denis Dambré
Proviseur de lycée (France)

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