Si elle sera bientôt, et à raison, récupérée par toutes les organisations de promotion du genre, l’histoire d’Antoinette Sayeh n’est pas seulement celle d’une femme à succès. Impliquée dans la gestion de plusieurs situations de crises, dans son pays, à la Banque Mondiale ainsi qu’au FMI, l’économiste a toujours réussi à dénouer la situation tout en réussissant à rester éloignée des projecteurs.

Cette semaine, lorsque Kristalina Georgieva, directrice du FMI, a proposé le nom d’Antoinette Sayeh pour rejoindre le pool des 4 directeurs adjoints de l’institution, c’est tout le continent africain et ses médias qui ont fourni un écho favorable à la décision, pour plusieurs raisons. Premièrement, parce qu’après Alassane Ouattara, cette nomination porterait à 2, le nombre d’Africains ayant occupé le poste de directeur général adjoint du FMI.

Ensuite, à une époque où la promotion du genre est une tendance mondiale, la nomination d’une femme pour épauler la nouvelle directrice générale du FMI semble couler de source. Pourtant, c’est uniquement pour son efficacité que la discrète économiste est parvenue à se hisser à ce niveau de la hiérarchie de l’organisation. En effet, impliquée dans la gestion de certaines des crises les plus redoutables du continent, la Libérienne a toujours réussi à inverser la tendance, tout, en évitant la lumière des projecteurs.

Une des « working girls » les plus discrètes du continent africain

Pour le grand public africain, Antoinette Sayeh est loin d’être la personnalité la plus connue. Peu présente dans les médias, la Libérienne semble avoir cultivé autour de sa personne la discrétion la plus totale. Les détails sur son parcours sont les mêmes, quelles que soient les sources et sont dignes des lignes d’un curriculum vitae rempli avec la plus grande maîtrise. Dans la presse également, on ne retrouve que quelques mots lâchés çà et là dans le cadre de son travail ou durant des événements auxquels elle participait. Ses comptes sur les réseaux sociaux ne donnent pas non plus beaucoup d’informations. Finalement, de plus d’une vingtaine d’années de travail, on ne conserve que quelques lignes, très peu d’articles de presse et encore moins d’interview.

Un problème lorsqu’on essaie de connaitre celle qui deviendra, en mars prochain, la première femme africaine à devenir directrice générale adjointe du FMI ? Pas vraiment.
En effet, Antoinette Sayeh est une véritable « Working Girl » qui se définit par son travail et ses nombreux accomplissements. Ils lui ont permis d’acquérir une réputation d’économiste avisée, de gestionnaire éclairée et de négociatrice de talent, capable de gérer les crises les plus compliquées. Ces qualités, Antoinette Sayeh les a démontrées à de nombreuses reprises au service de son pays, du Fmi ou encore de la Banque Mondiale.

Parcours d’une Libérienne qui finissait toujours par revenir

L’histoire d’Antoinette Sayeh commence à Monrovia au Liberia, où nait l’économiste le 12 juillet 1958. Elle y grandit et y fait ses études primaires et secondaires avant de partir pour les Etats-Unis. Antoinette Sayeh y obtiendra une licence en économie au Swarthmore College, avant de décrocher une maîtrise en droit et un doctorat en relations économiques internationales de la Fletcher School of Law and Diplomacy, de l’université Tufts, en 1985. Avec des références pareilles, elle n’a aucun mal à débuter sa vie professionnelle. De retour au Liberia, Antoinette Sayeh est engagée au ministère des finances et de la planification en tant que conseillère économique. Elle travaille toujours au sein du ministère lorsqu’éclate la première guerre civile libérienne. Antoinette Sayeh va alors faire partie des nombreuses personnalités qui quitteront le pays. Elle rejoint la Banque Mondiale et dirige pour l’organisation de nombreux programmes dans plusieurs pays comme le Bénin, le Togo et le Niger. Son efficacité lui vaudra également de participer à la réforme de la fonction publique au Pakistan.

En janvier 2006, Ellen Johnson Sirleaf prend le pouvoir au Liberia et doit faire face à une situation économique désastreuse, plombée par un lourd endettement. Pour sortir le Liberia de cette situation, elle décide de faire confiance à Antoinette Sayeh et la nomme ministre des finances. Après près de 17 ans loin de chez elle, la native de Monrovia rentre alors au pays pour devenir la deuxième femme de l’histoire nationale à occuper ce poste après la présidente.

Un travail de haut vol dans la gestion de la dette libérienne et de la crise d’Ebola

Le temps passé par Antoinette Sayeh au ministère des finances du Liberia a été l’un des moments les plus compliqués de sa carrière.

Dans un entretien enregistré par la Fletcher School of Law and Diplomacy, son ancienne université, elle a fait part des difficultés qui allaient des pannes d’énergie dans les bâtiments dont les ascenseurs ne marchaient pas, au mécontentement de la population face aux mesures restrictives nécessaires pour relancer l’économie. « Parfois, c’est difficile de se rappeler combien la tâche était ardue », confie Antoinette Sayeh. Alors que le Liberia sort tout juste de 14 ans de guerre, son économie est au plus bas. Il faut non seulement gérer la dette, équilibrer le budget, réduire les dépenses de l’administration, notamment en envoyant à la retraite tous les fonctionnaires qui auraient dû l’être depuis des années. « Nous étions considérés comme des gens sans cœur pour avoir fait partir des fonctionnaires à la retraite », se souvient-t-elle.

Finalement, au bout de deux années de réformes et de dialogue avec le FMI et la BAD, elle réussit à apurer une dette d’environ 4 milliards de dollars, ce qui rend le pays éligible à l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés. Les mécanismes internationaux prévus à cet effet effacent alors une part importante de la dette du pays. Grâce aux mécanismes de ce programme, et sous l’impulsion d’Antoinette Sayeh, l’économie libérienne retrouve des couleurs. Cet épisode vaudra à Antoinette Sayeh le respect du FMI qui décide de lui confier en 2008 la direction du département Afrique de l’organisation.

Relais du FMI sur le continent, Antoinette Sayeh se retrouve en première ligne lorsqu’Ebola frappe le continent. « En juillet-août 2014, lorsque la gravité de la flambée d’Ebola est devenue manifeste, nous avons agi avec les gouvernements guinéen, libérien et sierra-léonais afin d’évaluer rapidement les conséquences macroéconomiques et les mesures qui s’imposaient. Pour financer la lutte contre ce fléau, il était logique de creuser les déficits budgétaires, mais, comme ces pays n’avaient pas accès aux marchés, nous devions également les aider à combler d’énormes problèmes de financement. En mettant en marche des procédures accélérées, le FMI a rapidement réagi, pour offrir aux trois pays un financement à taux d’intérêt nul de 130 millions de dollars », explique Antoinette Sayeh.

Sa fermeté dans l’affaire de la dette cachée mozambicaine, ou face à la crise subie par la CEMAC après 2015 lui ont également donné une réputation de gestionnaire rigoureuse.

Lorsqu’elle quitte le FMI en 2016, elle rejoint, en tant que chercheuse invitée, le Centre pour le développement mondial (CGD), un groupe de réflexion à but non lucratif basé à Washington, D.C. Elle continue depuis à collaborer avec la Banque Mondiale, notamment lors de la récente reconstitution des ressources de l’Association internationale de développement du groupe de la Banque mondiale (IDA19).

Deuxième femme ministre des finances au Libéria, première femme directrice Afrique du FMI et désormais première femme africaine à devenir directrice générale adjointe de l’organisation, Antoinette Sayeh poursuit sans tapage sa trajectoire. La libérienne est plus proche que jamais du poste de DG du FMI.

Servan Ahougnon
Agence ECOFIN

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